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Riyad-Damas : la réponse du berger à la bergère

17 décembre 2009 Poster un commentaire

Par Ziyad Makhoul

Et c’est reparti. Vite, bien vite ; c’est sans doute une deuxième nature pour la Syrie (cornaquée par l’Iran) et l’Arabie saoudite (et avec elle les puissances occidentales) que d’utiliser la scène libanaise comme ring parfait pour leurs bras de fer.Tout allait bien dans le meilleur des mondes il y a quelques semaines. Le roi Abdallah d’Arabie effectuait une visite tonitruante à Damas, Bachar el-Assad se voyait déjà invité dans le bureau Ovale, Michel Aoun mettait des litres d’eau dans son verre à liqueur de vin, le gouvernement naissait et Saad Hariri commençait sérieusement à comprendre qu’il allait tôt ou tard prendre le chemin de la capitale syrienne. Parallèlement, on commençait à s’inquiéter un tantinet à Téhéran, alors que la communauté internationale se surprenait à penser qu’effectivement, la Syrie pourrait quitter l’orbite iranienne et passer, beaucoup plus naturellement, dans le giron arabe.

Tout allait vraiment bien jusqu’à l’irruption, la semaine dernière, d’une bien risible pantalonnade juridico-politique : en pleins préparatifs de la visite du Premier ministre et sur une demande d’un Jamil Sayyed à court de tout, une juge syrienne a lancé une série de commissions rogatoires contre un grand nombre de personnalités libanaises, dont certaines constituent le cœur de la garde prétorienne de Saad Hariri. Ces commissions rogatoires qui seront, a-t-on appris de sources bien informées, catégoriquement rejetées pour vice de forme par le ministère de la Justice et qui ont fait couler ici et ailleurs des litres d’encre n’étaient dirigées, en réalité, que contre l’Arabie saoudite.

Il faut ajouter à cela deux faits assez significatifs, qui ont immédiatement suivi l’initiative judiciaire syrienne. Un : la visite à Damas il y a quelques jours (elle coïncidait d’ailleurs avec la célébration par Bachar el-Assad et Michel Aoun de leurs noces de coton) du ministre iranien de la Défense, qui a consacré l’essentiel de son emploi du temps à des entretiens avec des groupuscules palestiniens et des délégations d’Amal et du Hezbollah. Deux : la toute récente visite à Téhéran du chef politique du Hamas, Khaled Mechaal, censé se rendre plutôt à Riyad après que le roi Abdallah, au cours de sa visite à Damas, eut lancé l’idée de réunir chez lui les leaders égyptien, syrien et jordanien dans un double but très précis : réconcilier les deux premiers et récupérer le dossier palestinien ; c’est-à-dire soustraire le Hamas, aussi, de l’influence iranienne et arabiser totalement le dossier.

Tout cela ne s’est naturellement pas fait. Et la réponse du berger à la bergère n’a pas tardé ; elle s’est d’ailleurs manifestée sur le triple front saoudo-égypto-américain. Un : le ministre saoudien des Affaires étrangères, Saoud el-Fayçal, a lâché hier sa bombinette politique : « Le Liban ne sera pas souverain tant que le Hezbollah possède plus d’armes que la troupe. » Lire entre les lignes donnerait, aussi : tant que la frontière restera aussi poreuse qu’elle ne l’est actuellement – un état des lieux dressé exactement de la même façon, 48 heures plus tôt, par un Barack Obama qui n’a pourtant pas une fois évoqué le cas Hezbollah, ne voulant sans doute pas paraître donner le ton à ses alliés arabes. Deux : l’adjoint chargé du P-O de Hillary Clinton, Jeffrey Feltman, a gentiment expliqué que le problème des États-Unis avec le Hezbollah ne se limite pas uniquement au passé et « aux agressions perpétrées contre l’ambassade US à Beyrouth. Nous sommes intimement convaincus que les armes du Hezbollah qui échappent à l’autorité de l’État libanais constituent un danger pour le Liban et une violation des résolutions internationales ». Trois : le ministre égyptien des AE, Ahmad Aboul-Gheit, qui s’est entretenu avec Saad Hariri hier à Copenhague en marge du sommet, a clairement fait comprendre que Le Caire est « sur la même longueur d’ondes » que Riyad, que tous deux appréhendent clairement le dossier du nucléaire iranien, son évolution négative et, surtout, ses conséquences sur le Liban, notamment à travers le Hezbollah et ses armes.

On peut difficilement faire plus clair. En réalité, ce combat singulier sur le dos du Liban se joue d’abord et avant toute chose entre l’Arabie saoudite et l’Iran, engagés dans une infinitude de duels (vie politique libanaise, dossier palestinien, etc.), dont le dernier et pas des moindres en terres yéménites. Riyad pensait réellement pouvoir draguer Damas, l’éloigner de Téhéran et effectivement le ramener à la famille arabe, surtout en agitant la carotte américaine, mais Téhéran a répliqué et pour l’instant, Téhéran gagne.

Pourquoi ? Qu’est-ce que Damas, qui a ouvert le feu en premier en utilisant ces trop grossières commissions rogatoires, a demandé à Riyad et que Riyad n’a pas assuré ? Est-ce vraiment cette visite de Bachar el-Assad à Washington que Washington a refusée et qui a finalement échu à Michel Sleiman, avec tous les débordements anti-Baabda de la part du 8 Mars qui ont suivi ? Est-ce plus de sympathies européennes – la bienveillance de Nicolas Sarkozy seul ne semblant pas suffire au régime de Damas ?

Peu importe. Le résultat est le même : en se déchirant, en se guettant, en rongeant leurs freins respectifs et en faisant tout pour éviter les premiers remords/regrets, Riyad et Damas replongent Beyrouth dans ce qui lui va le moins : l’expectative. Et les questionnements. Et les doutes.

Saad Hariri a beau assurer, à partir de Copenhague, qu’il se rendra bientôt à Damas « si Dieu le veut » – Dieu étant dans ce cas bien précis le roi Abdallah, les rumeurs les plus folles sur une visite qui se ferait « samedi et lundi », même vite démenties, ont beau circuler, rien, désormais, n’est moins sûr. Surtout qu’on attend, en fin de mois, c’est-à-dire incessamment, la définition publique par l’Iran de sa position sur son nucléaire et, disent des sources bien informées avec beaucoup de conviction, « quelque chose » en provenance de La Haye, « quelque chose » à propos du Tribunal spécial.

Tout cela fait beaucoup.

Cosmétique de la séduction

1 décembre 2009 Poster un commentaire

Par Ziyad Makhoul

Le maquillage utilisé par le secrétaire général du Hezbollah pour peinturlurer la charte du troisième millénaire de son parti est impressionnant de nuances, de subtilités, de volonté de plaire ; voire de draguer ouvertement. Hassan Nasrallah va jusqu’à citer, en le transcendant, le pape Jean-Paul II : Beaucoup d’entre nous considèrent que ce pays n’est pas seulement un message, mais une véritable bénédiction. Hassan Nasrallah va jusqu’à s’inspirer, certes sans prononcer le mot magique de définitive, du testament d’un homme pour l’instant toujours irremplaçable, cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine, un testament qu’il a pourtant toujours ostensiblement ignoré : le Liban est reconnu comme la patrie des ancêtres et des générations futures, une patrie que nous voulons pour tous les Libanais sans distinction.

C’est coquet. Très coquet, même. Ce travail sur la forme a dû être pensé, repensé, puis repensé de nouveau, depuis mai 2000 et le retrait israélien ; depuis 2005, bien sûr, et l’assassinat de cet homme pour lequel le Hezb et ses caciques ressentaient une fascination/répulsion inouïe : Rafic Hariri ; depuis, aussi, mai 2008 et la criminelle et illégale décision du parti de Dieu de retourner ses armes vers l’intérieur, et, enfin, depuis juin 2007, lorsque, malgré toutes les prévisions d’un 8 Mars persuadé de remporter les législatives, le 14 Mars avait gagné la majorité parlementaire.

L’âge a sûrement ses raisons. Le Hezbollah veut montrer qu’il a effectivement dépassé son insupportable crise d’adolescence, qu’il est désormais ce parti (jeune) adulte qui s’est (plus ou moins) assagi. Le/la politique ont aussi les leurs, de raisons ; le pouvoir est un nectar diabolique, une addiction pure et simple : les cadres hezbollahis se sont mis à la députation, le travail sur les lois a remplacé les kalachnikovs, et quelques années plus tard, ils ont commencé à siéger au gouvernement, se sont pris au je(u), en ont compris l’intérêt et adoré les dorures – Hussein Hajj Hassan prononçant à Rome, à l’occasion du sommet de la FAO, le discours du Liban, restera probablement comme un moment d’anthologie dans les archives de la banlieue sud.

Le pragmatisme et le bon sens ont absolument leurs raisons. Le Hezbollah a l’intelligence de voir un peu plus loin que le court terme, il sait qu’il est obligé, c’est vital pour sa dimension nationale, de caresser l’électorat aouniste dans le sens du poil ; un électorat capable de suivre Michel Aoun jusque sur Pluton ou aux enfers, certes, mais un électorat qui, dans son immense majorité, refuserait net ne serait-ce que l’ébauche d’une république islamique.

Il n’y a rien à dire : le maquillage est parfait et le document rendu public au lendemain de la fête de l’Adha ne ressemble, à vue de rétine, de tympan et de narine, à rien avec la déclaration de guerre primitive de l’an 1985.

Mais dans le fond, c’est pratiquement la même chose. Les gens évoluent ; le monde entier a changé ces 24 dernières années ; le Liban a changé ; l’ordre mondial a changé… Hassan Nasrallah est une bête politique : un coup le baume, un autre la blessure. Béante la blessure. Le Hezbollah se libanise ? À la bonne heure. Sauf qu’il ne se libanisera effectivement et absolument que lorsque son secrétaire général annoncera au monde la fin au Liban de la primauté de la wilayet el-faqih, un concept, n’en déplaise à Hassan Nasrallah, aussi politique que religieux ; lorsqu’il annoncera donc la fin d’une allégeance, certes objet en ce moment de mille et une rumeurs, de mille et une fluctuations, au régime des ayatollahs.

Reste l’essentiel, c’est-à-dire le pire : la morgue est là. Perché avec toute l’assurance et le dédain du monde sur son Olympe de missiles et autres armes en tout genre, un arsenal assuré, selon lui, d’une pérennité au moins équivalente à celle de l’État d’Israël, Hassan Nasrallah a délibérément, purement et simplement dynamité la table de dialogue que Michel Sleiman est censé présider dans les semaines ou les mois à venir à Baabda. Et mis le monde en général et les Libanais en particulier devant un fait suraccompli : que c’est le Hezbollah qui détiendra à jamais la décision de guerre et de paix. Et toute la rhétorique possible et imaginable, de cette cohabitation entre une résistance populaire et une armée nationale qui protège la patrie jusqu’à sa reconnaissance explicite d’une nécessaire édification d’un État fort et juste avec une armée capable de protéger le pays, n’y changera rien. Absolument rien.

Il y a dans cet affligeant c’est comme ça et pas autrement, dans ce nos lois ou le chaos, dans ce cha’ou aw ‘abou version 2006 de funeste mémoire, quelque chose de très simple : son gigantisme. Tout la nouvelle charte du Hezbollah, dans son esprit comme dans sa lettre, peut être résumée par : c’est comme ça et pas autrement. Une équation d’un radicalisme et d’un fondamentalisme effrayants et effarants. Comme une monarchie de droit divin. Ou un ayatollahland.

Alors pourquoi ce très (trop) soft nip / tuck ; pourquoi cette chirurgie esthétique de (petite) surface ? Des changements de l’Iran ? Des changements en Iran ? La Syrie ? Une excuse anticipée pour une nouvelle danse de mort que le Hezbollah initierait si Téhéran se trouvait acculé, sur le nucléaire ou sur autre chose ? Ou est-ce que ce serait, chimériquement, le début d’un long, très long processus d’une évolution naturelle, IRA en Sinn Féin, d’une évolution en profondeur du Hezbollah ?

Le problème n’est pas là. Le problème reste qu’encore une fois, son urgente, son indispensable libanisation n’est toujours pas sur l’agenda du Hezbollah.

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