
Les secours à l’œuvre pour retirer désormais des corps sans vie.
- 27 morts déjà recensés et le bilan va s’alourdir
- L’État alloue 30 millions de LL pour reloger chaque famille
- Mikati forme une commission pour déterminer les responsabilités
- De nombreux immeubles signalés comme dangereux à Beyrouth
Le drame d’Achrafieh domine les travaux du gouvernement, qui cherche à en tirer toutes les leçons

Le Conseil des ministres à l’ouverture des travaux.
Par Fady NOUN | 17/01/2012 - CONSEIL DES MINISTRES Le drame d’Achrafieh a dominé tous les autres points inscrits hier à l’ordre du jour du Conseil des ministres. Le gouvernement a décidé d’octroyer, par le truchement du Haut Comité des secours, une aide d’urgence de 30 millions de livres à toutes les familles touchées par ce drame, qu’elles soient libanaises ou étrangères. Des logements provisoires seront également trouvés pour les familles qui ont perdu leur logement et pour celles de l’immeuble attenant évacué. Enfin, une commission présidée par le ministre de l’Intérieur, et comprenant le conseiller technique du Premier ministre ainsi que des ministres et des membres du conseil municipal, a été chargée de déterminer les responsabilités de l’effondrement de l’édifice et de déterminer les mesures préventives destinées à empêcher de nouveaux drames de ce type. Les mesures décidées seront appliquées dès aujourd’hui.
Sur un autre plan, des sept points d’un programme de développement touristique présenté par M. Fadi Abboud, six ont été approuvés, et le septième, qui porte sur le renouvellement du contrat d’exploitation de la grotte de Jeïta, a été confié à une commission interministérielle présidée par le chef du gouvernement. Ce passage obligé par le gouvernement a été décidé du fait que les deux précédents renouvellements du contrat d’exploitation, en 1997 et en 2007, ne sont pas passés par le Conseil des ministres.
Les festivals
Sur le plan touristique, il a été décidé que l’État participera à hauteur du tiers aux budgets des grands festivals internationaux qui se tiennent au Liban, avec un plafond d’un milliard de livres. En outre, il a été décidé qu’une société privée offrira ses services aux voyageurs transitant par l’aéroport de Beyrouth. Par ailleurs, le gouvernement a approuvé la mise en service de l’aéroport René Moawad (Nord), qui sera habilité par le ministère des Travaux publics, en attendant que l’armée accorde son autorisation à l’exploitation civile de l’aéroport de Rayack.
Sur un autre plan, le gouvernement a approuvé la généralisation de l’octroi de lignes portables à tous les ministères, alors que jusqu’à présent, seuls certains départements ministériels en jouissaient.
Avances du Trésor
En outre, le gouvernement, qui n’a pu examiner le projet de budget comme il était prévu, en raison de l’urgence du moment, a de nouveau examiné la possibilité de financer le fonctionnement de l’administration avec des avances du Trésor. Il est apparu cependant que les dépenses sur la base du douzième provisoire du budget de 2005 (dernier en date des budgets approuvés) étaient insuffisantes. Le gouvernement a donc constaté qu’il n’avait d’autre choix que d’approuver un projet de loi prévoyant une avance colossale de 8 900 milliards de livres au gouvernement, un chiffre qui doit encore être voté par la Chambre. Ce qui sera fait dans les plus brefs délais, après l’ouverture d’une session extraordinaire de la Chambre, dans un délai de dix jours.
Le gouvernement a décidé par ailleurs de se retrouver demain et d’examiner le projet de rajustement des salaires revu et corrigé par le ministre du Travail, Charbel Nahas. Ce dernier a fait mine d’être étonné de ce que l’accord conclu de gré à gré entre le patronat et les syndicats n’ait pas encore été appliqué, puisqu’il convient aux deux parties.
Le président de l’Association des commerçants de Beyrouth, Nicolas Chammas, a déploré qu’une fois de plus la politique s’en mêle et fait sauter les salaires de l’ordre du jour du Conseil des ministres.
Dans le compte-rendu officiel des travaux du gouvernement, on apprenait que le chef de l’État a jugé très regrettable le drame d’Achrafieh, et a demandé qu’il serve de leçon. Une minute de silence a ensuite été observée à la mémoire des victimes.
Sur un autre plan, le chef de l’État a informé le gouvernement de la teneur de ses entretiens avec le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, qu’il a rassuré sur la volonté du Liban de respecter la résolution 1701 de l’ONU, en dépit des violations israéliennes.
Par ailleurs, M. Sleiman a affirmé que le secrétaire général de l’ONU l’a averti que l’exploitation des richesses pétrolières sous-marines du Liban pouvait se heurter à des empêchements et être un sujet de friction avec Israël. Cette exploitation, a-t-il dit, doit donc se faire de préférence sous l’égide et en coordination avec l’ONU.
Fassouh recense déjà 27 tués et le bilan va certainement s’alourdir

Un secouriste fouillant les décombres.
Par Patricia KHODER | 17/01/2012 - CATASTROPHE Il faut du temps pour que les familles qui vivaient dans l’immeuble qui s’est effondré dimanche soir à Fassouh puissent panser leurs blessures. Le drame n’a même pas épargné des ouvriers étrangers, soudanais, égyptiens et philippins, venus au Liban dans l’espoir d’assurer une vie meilleure à leurs familles restées au pays.
La Défense civile a continué hier à dégager les décombres de l’immeuble de Fassouh, ne retrouvant aucun nouveau survivant. Jusque tard en soirée, 27 corps sans vie ont été transportés dans les morgues des hôpitaux Saint-Georges et Jeitaoui, à Achrafieh, ainsi qu’à l’hôpital universitaire Rafic Hariri. Neuf personnes sont toujours portées disparues. Dimanche soir, douze personnes blessées et deux corps sans vie avaient été dégagés des décombres.
La rue Mgr Atallah, qui relie l’avenue Charles Malek au secteur Sassine, était toujours coupée à la circulation. Les membres de la Défense civile, avec des pelleteuses et des bulldozers, déblayaient les décombres sans aucun espoir de retrouver des survivants. C’est que l’immeuble s’est effondré comme un château de cartes et des pans de murs entiers ont rapidement été réduits en poussière.
À l’hôpital Jeitaoui tout comme à l’hôpital Saint-Georges, le personnel parle avec beaucoup d’émotion des blessés accueillis et des cadavres transportés à la morgue. L’hôpital Jeitaoui a traité deux blessés soudanais : Balaka Abkar Abdallah Adam et al-Saddik Yéhia Idriss Atallah. Une autre personne de la même nationalité Ahmad Mehdi Ishak est décédée.
Le corps de ressortissants égyptiens et philippins ont également été retrouvés sous les décombres. Ces ouvriers étrangers, qui quittent leurs familles espérant leur assurer un meilleur avenir, payaient 350 dollars de loyer par mois et par appartement. Le propriétaire de l’immeuble, Michel Saadé, refusait depuis de long mois de percevoir le loyer des locataires libanais, une façon de les pousser à partir.
Jacques Géara, 33 ans, qui occupait l’un des appartements avec son père et sa mère, est soigné à l’hôpital Jeitaoui. Il souffre de blessures à la tête et de diverses contusions. Le corps de son père Joseph a été retrouvé, sans vie, sous les décombres. Sa mère, qui ne se trouvait pas à la maison au moment du drame, a miraculeusement survécu.
Charlie Ba’lé, la quarantaine, travaillait au journal à al-Bairaq, à Achrafieh, avant la fermeture du quotidien l’été dernier. Charlie vivait avec sa mère Éva, libanaise, et son père, Farah, jordanien et son fils sourd-muet, Leyth,18 ans. Ils occupaient un appartement du 4e étage. Au moment du drame, Charlie ne se trouvait pas à la maison. Il venait de déposer sa famille devant l’immeuble. Il a été prévenu de la catastrophe par un ami. Éva était couturière. Sa vieille machine à coudre a été retrouvée. Alice et Maroun Saad, un couple du troisième âge vivant sans ses enfants, a également péri sous les décombres. Le corps sans vie de Jeannette Bou Serhal, une femme qui habitait l’un des étages inférieurs de l’immeuble, a également été retrouvé. L’hôpital Saint-Georges a reçu hier cinq nouveaux blessés, dont une ressortissante philippine, Rose-Marie Bulaong, qui a quitté rapidement l’hôpital. Trois corps reposent à la morgue de l’établissement : ceux de Adam Abi Abdallah et Ali Adam Adel-Rahmane, ressortissants soudanais, et d’Anne-Marie Abdelkarim, âgée de 16 ans.
Albert et Thérèse
Khaled Adam, responsable de la communauté soudanaise au Liban, effectue avec une petite délégation la tournée des hôpitaux. Il précise que cinq morts ont été également transportés à la morgue de l’hôpital gouvernemental Rafic Hariri.
« Nous travaillons conjointement avec l’ambassade du Soudan. Jusqu’à présent, nous ne sommes pas encore sûrs du nombre de nos ressortissants qui se trouvaient dans l’immeuble. Ils seraient entre 17 et 19 personnes. Dimanche est un jour de congé et les ouvriers se rassemblent dans l’iimmeuble », dit-il.
Parmi les blessés transportés à l’hôpital orthodoxe, Albert Yazbek, âgé de 77 ans. Il habite au sixième étage de l’immeuble depuis trente ans. Albert vivait avec sa compagne Thérèse, 62 ans, dont le corps a été retrouvé malheureusement sans vie dès le matin. Ils n’avaient pas d’enfants. Il ne sait pas qu’il ne la reverra plus. « Avez-vous visité d’autres hôpitaux ? Avez-vous vu Thérèse ? Elle regardait la télévision quand l’immeuble s’est effondré », dit-il, interrogateur, à tous ceux qui viennent lui rendre visite. Albert est blessé au visage et aux bras. Il raconte son après-midi du dimanche. « Ma voisine, Aïda Abdelkarim, est venue prendre le café chez nous. J’ai ensuite décidé d’aller à l’église Saydeh pour prier. J’étais en pyjama et il pleuvait. J’ai donc changé d’avis et je me suis contenté de descendre au bas de l’immeuble pour allumer deux bougies devant la niche votive qui abrite des icônes de plusieurs saints avant de regagner mon appartement. Je n’ai même pas eu le temps de m’asseoir quand j’ai senti comme un tremblement de terre et je me suis effondré en même temps que les murs de l’immeuble. Grâce à Dieu, les secours m’ont retrouvé au bout d’une heure », indique-t-il.
La famille Abdelkarim
Le salon du huitième étage de l’hôpital orthodoxe est noir de monde. Ici se trouve la famille Abdelkarim qui compte trois blessés : la grand-mère Aïda, les enfants Anthony, 27 ans, et Antonella, 16 ans. La sœur jumelle d’Antonella, Anne-Marie, elle, a péri dans le drame.
Élie Abdelkarim, la quarantaine, a quitté avec son épouse, Vola, l’appartement du cinquième étage qu’il habite avec sa mère et ses trois enfants, quelques dizaines de minutes avant le drame. Élie a été longtemps directeur d’un supermarché. Mais depuis quelque temps, il travaillait à son propre compte dans le domaine de la vente. Son épouse est vendeuse dans un luxueux magasin de l’ABC. Pour que sa femme ne marche pas sous la pluie torrentielle, dimanche soir, Élie est sorti la déposer sur son lieu de travail. Le temps de regagner son domicile, l’immeuble s’était déjà effondré.
Nicolas et Adib sont âgés chacun d’une vingtaine d’années ; ils sont venus avec d’autres jeunes gens et jeunes filles manifester leur solidarité à la famille Abdelkarim. La plupart d’entre eux sont des élèves de l’école Zahret al-Ihsan où Antonella et Anne-Marie suivent leurs études. Ils connaissent aussi les deux jeunes filles à travers les activités auxquelles elles participent dans le cadre de la paroisse de Notre-Dame, al-Saydeh, à Achrafieh.
Les deux jeunes hommes indiquent qu’Anne-Marie « jouait au basket-ball et se rendait souvent au club Hoops pour pratiquer sa discipline favorite ; elle aimait aussi le foot et était fan de la squadra azzura. Elle était pleine de vie. Nous la voyons tous les samedis après-midi à l’église et pour la messe du dimanche, bien sûr. Nous préparions les activités des jeunes de la paroisse ». Antonella et Antony, ainsi que leur grand-mère Aïda, ne savent pas qu’Anne-Marie est décédée.
Aïda Abdelkarim, la mère d’Élie, est âgée de 76 ans. Malgré ses blessures au visage et à la tête, elle ne fait pas son âge.
« Je vis dans cet immeuble depuis 50 ans. Il est construit sur six étages, sans compter le rez-de-chaussée et il compte 15 appartements. Mon fils s’est marié et a habité avec moi. J’étais sur le palier quand l’immeuble s’est effondré. Ma petite-fille Anne-Marie était en train d’étudier au salon, Antonella et Anthony dormaient dans la chambre. C’était comme un tremblement de terre… puis j’ai été transportée à l’hôpital », raconte-t-elle.
« J’étais chez mes voisins, les Géara, il y a quelque temps, et j’ai croisé le propriétaire de l’immeuble Michel Saadé. Il nous a dit sur un ton de défi : vous allez voir, l’immeuble va s’écrouler. Mais il ne nous a jamais mis réellement en garde », dit-elle.
Immeubles évacués
Dans l’après-midi d’hier, sur les lieux du drame, des familles attendaient encore que des corps soient retirés des décombres.
C’est le cas de Gladys Naïm Farhat dont les trois frères, Farhat, Charbel et Jihad, âgés entre 22 et 32 ans, et le père Tannous, 78 ans, ont péri sous les décombres. La jeune fille et sa mère Jeanne d’Arc avaient quitté l’immeuble quelques instants avant son effondrement. Ses frères aidaient leur père handicapé à quitter les lieux en le transportant sur une chaise. On a l’impression que Gladys n’a pas quitté les lieux depuis l’effondrement de l’immeuble. Plusieurs membres de la famille se relaient auprès d’elle et attendent…
Élie, son oncle maternel, raconte : « Ma sœur, Jeanne d’Arc, a trois garçons et quatre filles. Maintenant, elle se repose chez l’une d’elles qui habite aussi Achrafieh. » Évoquant ses neveux décédés, il indique : « Jihad venait de commencer un nouveau métier, celui de policier municipal à Achrafieh ; Farhat, lui, venait de se faire opérer à la jambe, il était au chômage et Charbel était garçon coiffeur à Badaro. »
Deux vieux immeubles situés à côté du bâtiment sinistré ont été évacués par précaution. Hier, certains de leurs habitants transportaient des couvertures et quelques vêtements pour habiter chez des proches… en attendant des jours plus cléments.
L’enquête démarre, Mikati forme une commission d’experts
Les investigations sur l’effondrement de l’immeuble de Fassouh ont démarré. Une enquête sur les causes de l’effondrement a été ouverte à la demande du parquet général près la cour d’appel de Beyrouth. Pour le moment, le président du parquet, Georges Karam, puise se informations préliminaires auprès des services qui participent aux opérations de secours ; le magistrat a par ailleurs visité les lieux du drame et rendu visite à certains des survivants du drame, dont il a recueilli les dépositions. Par contre, il n’avait toujours pas interrogé hier le propriétaire de l’immeuble, Michel Saadé, qui est arrêté depuis dimanche.
Le ministre de la Justice, Chakib Cortbawi, a promis hier que le ministère « fera son devoir sans délai », et a promis de veiller personnellement à ce que l’enquête sur l’effondrement de l’immeuble suive rapidement son cours.
Le parquet et le juge d’instruction qui prendra en charge l’enquête pourront bénéficier des conclusions de deux commissions créées hier respectivement par le Premier ministre et le ministre des Travaux publics.
M. Mikati a décidé en effet de créer une commission d’experts qui sera coiffée par son conseiller aux affaires techniques, Claude Massaad. La commission comprendra des représentants des ministères des Travaux publics et de l’Intérieur, d’un représentant de la municipalité de Beyrouth et d’un autre de l’ordre des ingénieurs. Elle sera chargée de déterminer les causes directes de l’effondrement du bâtiment, de faire des propositions valables pour tous les anciens édifices et devra remettre son rapport dans quinze jours.
Par ailleurs, le ministre des TP, Ghazi Aridi, a chargé la Direction générale de l’urbanisme de préparer un rapport circonstancié sur l’immeuble qui s’est effondré (date de construction, matériaux utilisés, étages ajoutés, etc).
Arrêtez de transformer la ville
Par Patricia KHODER | 17/01/2012 - Un immeuble s’effronde à Achrafieh, faisant une trentaine de victimes. L’histoire est une histoire de cupidité et de négligence, de plus en plus fréquente à Beyrouth où le prix de l’immobilier a flambé il y a quelques années. Mais c’est la première fois que l’on atteint un tel drame.
Les faits et les circonstances ayant précédé l’effondrement du bâtiment de Fassouh sont communs à d’autres cas d’immeubles situés dans divers secteurs de la ville : Achrafieh, Fassouh, Gemmayzé, Saydeh, Sassine, Monnot, Mar Mikhaël, Ras el-Nabeh, Basta, Mousseitbé et Ras Beyrouth.
Au cours des cinq dernières années, le prix de l’immobilier a quadruplé à Beyrouth. Les propriétaires des vieux immeubles voulant vendre leur propriété ou les nouveaux acquéreurs de ces bâtiments qui ont pour but de les détruire pour les remplacer par des immeubles plus élevés, abritant des appartements plus petits et plus modernes, ne savent plus comment faire pour se débarrasser des anciens locataires… Dans ce cadre, dans les immeubles fraîchement acquis par les promoteurs immobiliers, chaque ancien locataire a une histoire à raconter.
Dimanche soir, peu après l’écroulement de l’immeuble de Fassouh, on a vu le vrai Beyrouth dans la rue.
Des jeunes hommes et des jeunes filles sont venus s’enquérir de leurs camarades de classe qui fréquentaient avec eux l’école du quartier. Des parents habitant à deux pas ont accouru aux nouvelles. Des voisins ayant vécu plusieurs dizaines d’années ensemble, et se connaissant depuis des générations, étaient effondrés.
Il y a ceux qui ne connaissent pas Beyrouth et il y a ceux qui veulent peut-être oublier. Il faut se souvenir pourtant du fait que plusieurs secteurs de la capitale, notamment à Achrafieh, ne sont autres que de petits villages, où voisins et parents vivent côte à côte préservant leurs us et coutumes.
Beaucoup ont oublié aussi que la plupart des secteurs d’Achrafieh abritent des familles appartenant à la classe moyenne et à la classe ouvrière, que la ville ne se résume pas aux rues Sursock, Abdel Wahab el-Inglizi et à quelques tours de la place Sassine et du secteur de l’Hôtel-Dieu. Ces familles ne peuvent plus acheter, voire louer des appartements dans les quartiers desquels elles sont originaires.
À la lumière d’une telle réalité sociologique et de la tragédie de Fassouh, un impératif s’impose : il faut, certes, trouver une solution au problème des immeubles anciens qui ne sont plus habitables ; mais cette solution ne réside pas dans la construction de grandes tours luxueuses dont l’édification aboutit à déplacer les habitants ancestraux des vieux quartiers d’Achrafieh qui ne sont pas en mesure d’acquérir des appartements onéreux et qui se trouvent par conséquent contraints de quitter les quartiers où eux, leurs parents, leurs ancêtres, leurs amis ont grandi. La solution consisterait plutôt à réhabiliter les anciens bâtiments ou, à défaut, à construire des logements conservant le cachet de la région et qui puissent être acquis par les habitants des quartiers.
Il est déplorable de constater qu’à Beyrouth, on s’obstine à transformer la ville, en saccageant ses vieux bâtiments, en modifiant son paysage urbain, en détruisant son tissu social, en délogeant ses véritables habitants… Et parfois le coût de la cupidité est horriblement trop élevé.
Qui est donc chargé d’inspecter les bâtiments vétustes des grandes villes ?

Les bâtiments anciens, non dotés de béton armé, doivent être entretenus pour éviter les risques d’effondrement.
Par Suzanne BAAKLINI | 17/01/2012 - SÉCURITÉ DES BÂTIMENTS Le drame de Fassouh a rouvert le débat sur l’inspection et le contrôle des constructions, anciennes et neuves, et sur la création d’une cellule nationale de gestion des catastrophes.
Une fois de plus, au Liban, il aura fallu attendre la catastrophe pour ouvrir les vrais débats. L’effondrement d’un immeuble à Fassouh, Achrafieh, dans la soirée de dimanche, et la mort de dizaines de personnes piégées dans les décombres, a relancé la question du contrôle à effectuer sur les anciennes bâtisses, comme celui à exercer préalablement sur les nouvelles constructions. Dans une déclaration télévisée, le député Mohammad Kabbani, président de la commission des Travaux publics et des Transports, a même estimé que 20 % des bâtiments de Beyrouth seraient menacés en cas de séisme.
D’autre part, le cafouillage observé lors des premières heures de sauvetage, malgré les efforts prodigués par la Défense civile, a ramené sur le tapis la question de la gestion des catastrophes et la nécessité de la création d’une institution unique pour présider aux efforts de sauvetage.
Pour discuter de l’urgence de ces deux points, la commission des Travaux publics a tenu une réunion extraordinaire hier pour discuter de la catastrophe de Fassouh, présidée par le député Kabbani, en présence de plusieurs représentants d’institutions concernées. Kabbani a déclaré, à l’issue de la réunion, qu’il allait présenter dans les deux semaines qui suivent une loi à caractère de double urgence pour la création d’une cellule de gestion des catastrophes, dont il revendique lui-même la nécessité depuis plus de dix ans. « Dès qu’on ouvre ce sujet, on nous ramène au Haut Comité de secours, or celui-ci est chargé de l’indemnisation des victimes et leurs familles, pas de la planification pour faire face aux catastrophes », s’est-il écrié. À une question de L’Orient-Le Jour sur les chances que cette loi soit adoptée bientôt, le député a estimé que « cette catastrophe a marqué ces esprits, le Parlement sera probablement motivé pour franchir ce pas ».
Le député a également promis de suivre l’affaire du projet de décret exécutif pour la création de bureaux de contrôle chargés de la sécurité publique. Abordant le sujet des responsabilités, il a rappelé que celle de l’entretien du bâtiment incombe aux propriétaires non aux municipalités, mais il a quand même demandé à celles-ci de faire une inspection des bâtiments vétustes.
C’est également ce qu’a martelé hier le président du conseil municipal de Beyrouth, Bilal Hamad, au cours d’une conférence de presse. « Ce n’est pas la municipalité qui est responsable de l’état des bâtiments, mais les propriétaires, a-t-il dit. Les citoyens devraient signaler n’importe quel signe de délabrement dans les immeubles qu’ils habitent. Nous serons alors habilités à mener une inspection du bâtiment en question. »
Il a dit que suite à cette catastrophe, le conseil municipal cherche à établir un mécanisme qui lui permette d’inspecter systématiquement les anciens bâtiments à risque, sachant que la loi ne lui accorde pas cette prérogative à la base.
Durée de vie et entretien
Pour Élie Bsaibès, président de l’ordre des ingénieurs, « c’est aux municipalités d’effectuer des inspections sur les bâtiments menacés, et si elles ne peuvent le faire, des bureaux spécialisés doivent être chargés de cette mission ». Interrogé par L’Orient-Le Jour sur ce drame, il a déploré que toutes les grandes villes, et pas seulement Beyrouth, comportent un grand nombre de bâtiments vétustes non entretenus. « Les bâtiments, comme les êtres, ont une durée de vie, explique-t-il. À partir d’un certain âge, il faut les entretenir. Il y a certainement eu des signes avant-coureurs dans le cas de l’effondrement de Fassouh et il aurait fallu alerter les autorités concernées. »
Selon Bsaibès, la surveillance doit être opérée autant sur les nouveaux que sur les anciens bâtiments, notamment pour l’application des lois de construction antisismique. Que fait l’ordre à ce niveau ? « En tant qu’ordre, nous ne sommes pas responsables de l’adoption des lois, nous les appliquons, répond-il. La sécurité du bâtiment est notre préoccupation depuis des dizaines d’années, et c’est ce qui a permis d’éviter le pire jusque-là. Pour ce qui est de la responsabilité, elle est partagée. Les ingénieurs qui ont construit les anciens bâtiments ne sont plus responsables de leur vétusté. Pour ce qui est des nouveaux, nous avons un droit de regard sur les plans, mais plus aucun rôle au niveau de l’exécution. »
L’ingénieur lance un cri d’alarme : « En cas de tremblement de terre, beaucoup de bâtiments sont menacés. Il est très important de renforcer les bâtiments de l’État, qui ont le potentiel de contenir un grand nombre de personnes et qui doivent être opérationnels en cas de catastrophe, comme les hôpitaux et autres. »
Surtout, selon Bsaibès, « il ne faut pas oublier cette affaire une fois que les décombres seront déblayées, il faut que le message soit constamment répété, notamment par les médias ».
Est-ce que la vétusté du bâtiment est la seule cause de l’effondrement de l’immeuble de Fassouh ? Une commission d’enquête a été chargée par le Conseil des ministres pour apporter des réponses claires au drame. Dans des propos publiés sur le site Internet de L’Orient-Le Jour, Élias Tawil, Directeur général de l’urbanisme, explique que dans tous les immeubles des années 20, 30 et 40, le béton armé n’est pas à la base des techniques de construction. « Tous les anciens immeubles font donc l’objet de doutes, dit-il. Pire, ce sont des bombes à retardement. En outre, si cet énorme risque existe à l’état statique, les facteurs à effets mécaniques, comme les séismes, ne feraient qu’envenimer la situation. »
Comme pour faire écho à ses paroles, une information sur un immeuble abritant plus d’une soixantaine de familles à Mousseitbé (également à Beyrouth), gravement menacé d’effondrement, a été révélée dans les médias. Serait-ce une loi des séries ?
D’autres évoquent des facteurs supplémentaires, comme le chantier avoisinant, par exemple. D’autres encore soulèvent le problème des caractéristiques naturelles du sol. L’ingénieur Gilbert el-Kareh, dans un message adressé à L’Orient-Le Jour, parle « du type et des dimensions des fondations, des piliers et des poutres, ainsi que les charges admissibles sur l’assise », compte tenu de la vulnérabilité du sol sur lequel le bâtiment est situé. « Or, justement, dit-il, la zone dite de Fassouh se trouve à l’extrémité orientale d’une langue de “terres rouges sableuses” qui s’est épanchée sur Achrafieh avant le soulèvement de la colline. Ces sédiments, échantillonnés en février 1989, avant l’achèvement de l’autoroute en bordure, paraissaient non consolidés en surface. »
Il recommande « de vérifier lesdites caractéristiques jusqu’à un kilomètre à l’ouest de l’immeuble sinistré, et sur une profondeur d’environ 250 mètres de part et d’autre de l’immeuble ». « Un programme de surveillance ultérieure devrait être établi en fonction des constatations », conclut-il.
Source : L’Orient Le Jour
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