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Le monde comme il va
11/07/2012, par Bahjat RIZK
Pendant que le frère-président élu il y a moins de deux semaines s’époumone sur la place Tahrir, bondée de rebelles et de croyants, rassurant l’Occident sur ses desseins futurs et tâchant de se présenter, tout en restant fidèle à ses principes de base, de la manière la plus moderne, la plus progressiste et la plus ouverte possible, afin de conquérir son espace politique et d’empêcher l’armée de confisquer à nouveau le pouvoir, la gay pride défile en masse, presque le même jour, place de la Bastille pour célébrer par anticipation l’annonce en fanfare par la ministre de la Famille et le Premier ministre lui-même de l’institutionnalisation avant la fin de l’année du mariage homosexuel et la possibilité d’adoption, conformément à l’une des promesses phares du président socialiste fraîchement élu et en application, du triptyque structurant, sacro-saint révolutionnaire : liberté, égalité, fraternité.
Du despotisme… et du printemps arabe
L’ORIENT LITTÉRAIRE Partant d’une fable qui traite de certains instruments du despotisme, Ziad Majed – qui dédie ce texte à Samir Kassir – déconstruit les principes de la tyrannie. Une déconstruction qui a commencé en Tunisie et en Égypte.
Le résumé de la nouvelle en dit long sur une certaine condition politique dans la plupart des pays du monde arabe. Une condition qui est le fruit de décennies de despotisme. Lire la suite…
Egypte : Trois mois de prison pour Adel Imam condamné pour "diffamation envers l’islam"
OLJ/Agences | 02/02/2012

Adel Imam a été condamné à trois mois de prison.
RELIGION L’acteur a souvent tourné en dérision les autorités et politiciens de toutes tendances pendant ses quarante ans de carrière.
Le plus célèbre des acteurs comiques égyptiens, Adel Imam, a été condamné à trois mois de prison pour "diffamation envers l’islam" dans plusieurs rôles qu’il a joués, à l’écran comme à la scène, a-t-on appris jeudi.
Vedette dans tout le monde arabe, Imam a souvent tourné en dérision les autorités et politiciens de toutes tendances pendant ses quarante ans de carrière.
Il a un mois pour faire appel de la condamnation prononcée mercredi soir et restera en liberté jusqu’à la fin du procès en appel.
Adel Imam a été poursuivi en justice par Asran Mansour, un avocat proche des islamistes, qui l’accuse d’avoir insulté l’islam et ses symboles, dont la barbe, rapporte le site internet du journal Al Ahram.
"Je vais faire appel de la sentence", a dit l’acteur à l’AFP." Certaines personnes cherchant la gloire m’ont intenté un procès pour certaines de mes prestations qu’elles considèrent comme insultantes pour l’islam, et cela n’est évidemment pas vrai", a ajouté Adel Imam.La star de 71 ans a affirmé que parmi les oeuvres incriminées figurent le film Al-Irhabi (Le Terroriste), dans lequel il joue le rôle d’un musulman fondamentaliste, et la pièce de théâtre Al-Zaeem (Le leader), une comédie dans laquelle il tourne en dérision les leaders autocratiques de la région.
"Tous les films ou pièces de théâtre dans lesquels j’ai joué ont été soumis à la censure. Si celle-ci les avait jugés diffamatoires, elle les aurait interdits", a dit M. Imam.
Lors d’un débat télévisé en 1998, Adel Imam avait eu une discussion très tendue avec trois islamistes des Frères musulmans, qui dominent aujourd’hui le Parlement égyptien.
Depuis 2000, il a servi comme ambassadeur de bonne volonté pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), comme beaucoup de stars du cinéma et du show-biz international, à l’instar d’Angelina Jolie.
"Durant sa riche carrière, il a mêlé humour et tristesse pour dépeindre les gens ordinaires qui sont victimes d’injustice", écrit le HCR dans une biographie de l’acteur. "Pour ces raisons, Imam est devenu un symbole pour les gens, promouvant la tolérance et les droits de l’Homme dans le monde arabe".
Adel Imam a notamment joué dans "L’Immeuble Yacoubian", adapté du roman à succès de l’écrivain Alaa Al-Aswani. Le film avait obtenu en 2006 le Grand Prix IMA (Institut du monde arabe) du long métrage, et M. Imam avait reçu le prix du meilleur acteur avec Khaled al-Saxi et Nour al-Chérif.
Des procès visant les milieux artistiques sont monnaie courante en Egypte, mais celui-ci devrait provoquer une vive émotion en raison de la personnalité d’Imam et de la récente victoire des islamistes aux élections législatives.
Le magnat des télécoms et dirigeant libéral copte Naguib Sawiris est également sous le coup d’une plainte pour insulte à l’islam pour avoir publié en juin dernier sur son compte Twitter une caricature représentant un Mickey barbu et Minnie couverte d’un voile intégral.
Verticalité patriarcale et horizontalité démocratique
PRINTEMPS ARABE EN ORIENT ET PRÉSIDENTIELLES EN OCCIDENT Bahjat RIZK
Beaucoup d’articles ont été publiés en ce premier anniversaire du printemps arabe dont on ne connaît toujours pas l’issue mais qui semble s’acheminer, du moins dans les pays où il s’est accompli (Tunisie, Égypte, Libye, Yémen), soit vers un retour culturel et politique d’une mouvance nationaliste islamique modérée, soit vers la reprise en main du pouvoir par l’armée après la chute des anciens régimes dictatoriaux laïques. Cela avait d’ailleurs été déjà le cas, comme il l’est toujours d’une certaine manière aujourd’hui, dans la Turquie redevenue brusquement nationaliste, après le vote récent de la loi sur la négation des génocides par le Parlement français, ce qui l’éloigne un peu plus d’une improbable adhésion prochaine à l’Union européenne. La Turquie étant passée, en un siècle, de l’Empire ottoman religieux et ethico-linguistique à la république militaire et laïque de Kemal Atatürk, à la résurgence de la mouvance islamiste radicale il y a une trentaine d’années, devenue modérée il y a un peu plus de cinq ans. Lire la suite…
Conférence d’Antoine Sfeir au Puy
"Chrétiens d’Orient : quel avenir ?" sera le thème de la conférence d’Antoine Sfeir, vendredi 27 janvier prochain à 19h à l’Hôtel Dieu du Puy. Suite à cette rencontre, un échange avec le public sera organisé.
Jusqu’au printemps arabe
Antoine Sfeir abordera les thématiques relatives à la situation des chrétiens notamment en Egypte, en Iran, en Irak et au Liban depuis leurs origines jusqu’aux récents évènements du printemps arabe. Ce dernier établira également un bilan de la situation actuelle dans l’ensemble du monde arabe. La conférence est organisée par l’Yssingelaise Bérénice Murgue, doctorante en sciences politiques à l’université Paris-Sorbonne et collaboratrice d’Antoine Sfeir aux Cahiers de l’Orient. Lire la suite…
Le Liban détient les deuxièmes réserves en or de la région
10-01-2012 | par P.S. | source: The Lebanon Weekly Monitor
Avec 286,8 tonnes d’or, le Liban détient les deuxièmes réserves en or de la région MENA et les 18es au niveau mondial, selon le rapport trimestriel du World Gold Council.
Au cours du jour, ces réserves valent près de 14,5 milliards de dollars.
Au niveau mondial, le Liban surclasse notamment l’Espagne (281,6 tonnes), l’Autriche (280 tonnes) et la Belgique (227,5 tonnes), mais arrive derrière le Royaume-Uni (310,3 tonnes), le Venezuela (365,8 tonnes) et le Portugal (382,5 tonnes). Lire la suite…
Razan Ghazzawi, "blogueuse courage" de la révolte syrienne
De Rana MOUSSAOUI (AFP)

Une photo de Razan Ghazzawi datée du 26 mai 2011 (AFP / SYRIAN CENTER FOR MEDIA / Archives)
BEYROUTH — Elle animait un blog en Syrie sous son vrai nom, au vu et au su du régime de Bachar al-Assad. Depuis le 4 décembre, Razan Ghazzawi croupit en prison, "punie" pour son militantisme sans concession.
"C’est une fille courageuse et très passionnée", affirme à l’AFP "Abir", une militante libanaise des droits de l’Homme et amie de Razan qui préfère utiliser un pseudonyme.
Cette blogueuse américano-syrienne de 31 ans est accusée d’avoir "affaibli le sentiment national", "créé une organisation qui vise à changer le statut social et économique de l’Etat" et "ravivé les dissensions confessionnelles", selon le Centre syrien pour l’information et la liberté d’expression.
Elle est passible de trois à quinze ans de prison. Son cas rappelle ceux de blogueurs détenus en Egypte: Maïkel Nabil, condamné à deux ans de prison pour avoir critiqué les forces armées ou Alaa Abdelfattah, toujours en détention préventive. Lire la suite…
« Derrière la fenêtre » de Hoda Tawakol… « Le Moyen-Orient des années 50 et 60 » de F.C. Gundlach
Exposition « Behind the Window » de Hoda Tawakol et « The Middle East In the 50′s and 60′s » de F. C. Gundlach sont deux accrochages indépendants qui se partagent les cimaises de la galerie Sfeir-Semler*. Leur point commun ? Une thématique féminine.
Cette artiste franco-égyptienne, née en 1968 à Londres, aujourd’hui installée à Hambourg (Allemagne), détourne matériaux et codes picturaux pour créer une œuvre transgressive, qui remet en question les clichés attachés à l’esthétique picturale, mais aussi à la tradition et à
l’identité féminine.
Outre ses superbes «lésions ornementales» de textiles colorés, Tawakol présente une série de portraits imprimés sur textile (grand format) ou sur papier (de dimensions plus réduites), rehaussés de broderies, grimages et tatouages colorés ainsi que de collages de matières féminines: tulle, faux cils, extensions de cheveux…
Toutes ces matières et images, formant les attributs de la féminité, sont appliquées sur la toile dans un processus de construction agressive qui dénonce, en l’inversant radicalement, la logique du «hijab». Ainsi, ce qui doit être caché (la chevelure et les ornements) devient, dans les œuvres de Hoda Tawakol, le masque ou le voile lui-même. Une représentation de l’éternel féminin qui joue sur la relation ambiguë entre le caché «derrière la fenêtre» et le dévoilé !Mode à Baalbeck…
C’est toujours «l’image de la féminité» qui est abordée, mais dans un autre registre, dans l’accrochage consacré à F.C. Gundlach. Ce photographe de mode allemand (aujourd’hui âgé de 85 ans) en a été l’un des artisans parmi les plus reconnus dans l’Europe de l’après-guerre. Du passage de la haute couture au prêt-à-porter, de l’élégance du New Look de Christian Dior dans les années 50 à la nouvelle liberté apportée par la petite robe Courrèges des années 60, il a capté, à travers son objectif, l’évolution des styles vestimentaires tout au long de la seconde moitié du XXe siècle. Mais, au-delà de l’esprit de la mode, Gundlach a su aussi saisir, sur sa pellicule argentique, l’air du temps. C’est-à-dire l’optimisme, le glamour et la modernité de cette période. Des notions incarnées à merveille par le Liban de ces années-là que ce photographe, grand voyageur, a également immortalisé dans le cadre de plusieurs séries de mode au Moyen-Orient.
Tirée des archives de la Maison de la photo de Hambourg, la soixantaine de clichés, en noir et blanc (des «vintages» en majorité), exposés à la galerie Sfeir-Semler, montrent des mannequins européens posant dans les sites touristiques égyptiens et libanais. Devant les impressionnantes colonnes et frises des temples de Baalbeck ou face aux pyramides, parmi les tribus de Bédouins ou en fourrure dans la piscine pas encore inaugurée de l’hôtel Phoenicia…des images de la féminité glamour prises dans un cadre exotique.
Si le principal intérêt de ces photos est le témoignage qu’elles apportent sur «l’imagerie» attachée au Moyen-Orient de cette époque, région à la jonction de la tradition et de la modernité, dominée par un Liban cosmopolite et glamour, au sommet de ses années dorées, certaines images se font également remarquer par leur exceptionnelle composition géométrique. Et la fenêtre qu’elles ouvrent sur l’imaginaire.
C’est notamment le cas des magnifiques duos de mannequins aux bonnets ultragraphiques sur fond de pyramides dans le désert qui semblent évoquer le mythe lié à leur construction par des
extraterrestres !
«Behind the Window» de Hoda Tawakol et «The Middle East In the 50′s and 60′s» de F. C. Gundlach offrent, en somme, deux regards parallèles sur la féminité, ses transformations – évolutives ou régressives? – des années cinquante jusqu’à nos jours. À découvrir, jusqu’au 16 juillet.
* La Quarantaine, imm. Tannous pour les métaux, 4e étage. Horaires d’ouverture : du mardi au samedi, de 11h00 à 18h00. Tél. : 01/566550.
Entre la chute de la dictature soviétique (1989) et la chute des dictateurs arabes (2011)
18/03/2011 – Par Bahjat RIZK
La mondialisation, autrement dit la révolution des moyens de communication qui a bouleversé notre cadre spatio-temporel, a joué un rôle majeur tant dans l’effondrement de la dictature soviétique il y a un peu plus de vingt ans que dans la chute précipitée des régimes dictatoriaux en Tunisie et en Égypte il y a à peine deux mois, alors que le régime populiste en Libye vacille mais hésite à s’effondrer. Des réformes sont par ailleurs prévues en Algérie, au Yémen, au Maroc, en Jordanie, à Bahreïn, peut-être même en Arabie saoudite. Seuls les régimes syrien et iranien demeurent en Orient, fermement verrouillés. Contrairement à l’Irak, la révolution cette fois-ci semble s’être effectuée de manière interne, sans intervention flagrante de l’extérieur, autrement dit de l’Occident.
Les démocraties occidentales ont compris que si elles voulaient intervenir, pour promouvoir leurs valeurs et sécuriser leurs intérêts, elles ne pouvaient le faire que de l’extérieur, car sinon la révolution interne se transformerait en lutte contre l’occupation étrangère. Ne pouvant intégrer ces pays dans leur espace, ils se devaient de préserver leurs frontières et leur intégrité émotionnelle. Dans les pays d’Europe centrale, les valeurs occidentales ont triomphé car elles avaient été intériorisées par la population dans son ensemble. De même, en Tunisie et en Égypte, où les mœurs libérales, dites aujourd’hui occidentales, ont pu cheminer à travers l’histoire, l’éducation et surtout les moyens de communication, le concept de démocratie et de libertés individuelles touchant une certaine frange de la population, à travers l’Internet et les réseaux sociaux d’information.
En Libye, où le système tribal demeure vivace, la société civile semble avoir plus de difficultés à s’organiser. Certes, l’Occident ne peut la laisser livrée à elle-même, face à un dictateur délirant, mais s’il intervient, il risque, comme en Irak, de la desservir et de se discréditer. Comme pour l’Afrique et la Côte d’Ivoire, l’appui ou le désaveu ne peuvent provenir que de ses pairs, autrement dit de sa « famille », de ceux qui ont la même langue, la même religion ou la même race, pour ne pas être perçus comme des agresseurs mais comme des frères. Le colonel Kadhafi a d’ailleurs souvent jonglé entre l’identité arabe, l’identité africaine et l’identité islamique, étant très peu dépendant, grâce au pétrole et à la nature désertique de son pays, de l’Occident. Que faire face à un pays qui n’a ni Constitution ni élections, et dont le guide révolutionnaire est enfermé, depuis presque un demi-siècle (depuis 1969), dans un discours clos, oscillant entre le pathologique et le pathétique ? Certains ont voulu reconquérir la légitimité politique et culturelle à travers le retour à une période antérieure et au régime précédent (drapeau du roi Idriss), mais cette option semble manquer d’interlocuteurs identifiés. Le conseil national de transition lui-même n’est pas encore clairement défini, ni autonome, dans son identité. Après la Tunisie et l’Égypte, toutes les deux en phase transitoire incertaine après l’éviction de leurs dictateurs respectifs, la Libye semble elle, pour le moment, bloquée. Comment assister les peuples arabes dans leur processus d’émancipation sans les humilier ou les heurter ?
Les pays de l’Europe centrale qui se sont soulevés contre l’emprise soviétique l’ont fait au nom de leur propre dignité et en s’identifiant à eux, l’Occident les a reçus à bras ouverts, en mettant en avant un héritage commun. C’est cette reconnaissance culturelle, même puisée dans un passé lointain et reculé, qui pourrait les rapprocher. Tout en reconnaissant le risque d’un choc des cultures spécifiques, il faudrait miser sur l’universalité d’une culture humaine qui ne soit pas l’apanage d’une culture spécifique mais la transmission universelle, à travers le temps et l’espace, des différentes cultures entre elles dans leur dimension transcendante. C’est cette continuité et cette confiance qu’il faudrait s’efforcer de rétablir. Après l’Europe de l’Est, le monde arabe et l’Orient semblent s’ouvrir à l’ère libérale (pas uniquement les intérêts économiques marchands mais les valeurs morales, surtout celles qui touchent les libertés individuelles). Plutôt que de diviser pour mieux régner et de faire la course aux marchés mondiaux, l’Occident est appelé à s’identifier et donc à mieux reconnaître et partager.
Bahjat RIZK
Source: L’Orient Le Jour
Ziad Majed à « L’OLJ » : Après la Tunisie et l’Égypte, je ne peux que penser à Samir Kassir, martyr du printemps arabe
Par Michel HAJJI GEORGIOU | 14/02/2011

Ziad Majed, à droite sur la photo, aux côtés de son ami Samir Kassir, le 28 février 2005.
Interview
Les soulèvements populaires en Égypte et en Tunisie, qui ont débouché sur des bouleversements drastiques, provoquant la chute des présidents en exercice, sont, à n’en point douter, une source de profonde réflexion pour nombre d’intellectuels libanais et arabes. Politologue et auteur de plusieurs articles et études sur le Liban et la région, Ziad Majed analyse, dans une interview accordée à L’Orient-Le Jour, la portée historique et sociopolitique des deux révolutions blanches en Égypte et en Tunisie, et leur possible impact sur la région. Il évoque à cette occasion le souvenir de Samir Kassir, qui appelait dans la foulée de l’intifada de l’indépendance de 2005 à Beyrouth à l’extension du phénomène de la révolution du Cèdre dans le monde arabe et qui, à ce titre, a été en quelque sorte le précurseur des mouvements de contestation populaire dont le monde arabe est le théâtre aujourd’hui.
« La révolution formidable dans le plus grand pays arabe et méditerranéen, la destruction, par la détermination, le courage et l’humour, du mur de la peur et du despotisme en Égypte aura certainement des conséquences à moyen et long terme partout dans la région, souligne d’emblée Ziad Majed. Nous sommes devant un phénomène irréversible dans la relation entre les citoyens et la chose publique. Même si le processus politique sera très compliqué, rien ne sera plus jamais comme avant le 11 février 2011. »
« Par ailleurs, je ne peux que penser aujourd’hui à Samir Kassir, martyr du printemps arabe, qui voyait déjà ses bourgeons après notre soulèvement libanais en mars 2005, soulèvement étouffé au lendemain de sa naissance par les assassinats, les voitures piégées et la médiocrité d’une grande partie de l’élite politique », relève fort à propos Ziad Majed qui ajoute aussi dans ce cadre : « Je ne peux que penser à Omar Amiralay et au vent de liberté qu’il attendait à Damas, à Nasr Hamed Abou Zeid et à tous ces intellectuels et ces hommes et femmes qui se sont battus tout au long de leur vie pour une renaissance culturelle, pour une dignité retrouvée, pour une fierté qui remplacera notre malheur arabe, du Caire à Damas, à Beyrouth et à toutes nos cités. »
Dans l’immédiat, et d’une manière concrète, quelle lecture peut-on faire des derniers événements en Égypte et en Tunisie et de leurs conséquences à plus ou moins moyen terme ? « Tirer des leçons de ce qui se passe en Tunisie et en Égypte exige plus de temps, surtout si nous voulons faire la distinction entre les deux expériences et comparer leurs causes et leurs formes, déclare Ziad Majed. De même, parler de leurs conséquences exige un peu plus de recul, d’autant que les processus politiques seront épineux et pourraient faire face à de nombreux détours dans les jours et mois à venir. »
« Il reste qu’une première lecture de ces deux événements majeurs peut nous mener à plusieurs observations, souligne Ziad Majed. D’abord, le lancement de ces mouvements a accompagné une charge émotive (le jeune Bou’azizi qui s’est immolé en Tunisie, et les jeunes confrontant la police suite à la mort d’un des leurs sous la torture) qui a permis de briser les contraintes de l’autocensure et de libérer l’individu et la société du poids symbolique des institutions autoritaires, pour briser le mur de la peur et affronter le despotisme. C’est ce bannissement de la peur qui pousse l’expression de la colère, accumulée au fil des années ou des décennies, à ses limites maximales dans un moment de confrontation, pour se venger de décennies d’oppression. Les manifestants se sont approprié les places publiques, qui étaient auparavant monopolisées pour les célébrations des deux régimes pour vanter ce qu’ils appelaient les réalisations, sans compter l’installation des affiches soulignant l’allégeance aux régimes. C’est cela qui a brisé l’influence des deux systèmes et a établi, pour la première fois depuis longtemps, un pont entre espaces publics et privés, reconstruisant les liens sociaux et politiques que les régimes avaient brisés. Les photos des deux présidents ont été brûlées : c’est le meurtre symbolique du dictateur – l’omniprésence des affiches dans les différentes places, portraits géants en signe d’intimidation pour que les citoyens se sentent toujours observés. En effet, les despotes se considèrent comme des divinités incarnant la symbolique de la paternité et du leadership bien rassurant et apprécié… »
Ziad Majed relève en outre que « les gens ont montré qu’ils sont capables de tenir dans les rues et de persévérer, en refusant de mettre fin à la quête de leurs objectifs tant qu’ils estiment qu’il y a une ouverture à l’horizon. Ils résistent aussi longtemps qu’ils perçoivent que le mécanisme de la répression a perdu pied, ou que la machine n’est plus en mesure d’exercer sa violence oppressive, étant donné la présence populaire massive ».
Sur les causes des derniers soulèvements populaires en Égypte et en Tunisie, Ziad Majed souligne que « les conditions de vie misérables des personnes, l’étouffement de la liberté d’expression, la corruption rampante et la visibilité ostentatoire des richesses ont la capacité de mobiliser ». « Dans une certaine mesure, cela a été sous-estimé par les acteurs politiques, plus préoccupés par les questions juridiques ou celles liées à la politique étrangère », ajoute-t-il.
Comparaison avec d’autres pays arabes
Le succès des soulèvements en Égypte et en Tunisie pourrait-il provoquer un effet boule de neige dans le monde arabe, et dans quelle mesure est-il possible de faire une comparaison entre un cas et l’autre ? Ziad Majed indique sur ce plan que « la Tunisie et l’Égypte ont un caractère distinctif, relié à des éléments qui ne se manifestent pas dans tous les autres pays du monde arabe, en particulier dans le Levant et le Golfe ». « Les régimes tunisien et égyptien sont des systèmes sans bases sociales sectaires ou tribales, dans leur système de défense, précise-t-il. À la place de telles bases, certaines familles, des hommes d’affaires et des partis au pouvoir constituaient la plus vaste structure sur laquelle se basait le système, fournissant aux partisans des avantages financiers, permettant la corruption et le renforcement des réseaux de clientélisme. Toutefois, cette structure n’a pas la capacité de défendre le régime dans des moments comme ceux que nous avons vécus, si les institutions de sécurité ne sont pas unies et capables de le protéger. »
« C’est ce que nous avons vu en Tunisie, où l’armée est devenue l’armée de l’État plutôt qu’une armée du régime, forçant le départ de la tête du système, pour éviter un effondrement total de toutes les institutions, suite aux vagues de colère populaire, indique Ziad Majed. C’est aussi ce que nous avons vu en Égypte, même si l’armée est l’épine dorsale de l’État et du régime en même temps. Mais face à une explosion populaire à grande échelle, l’armée a décidé d’éviter la défense du régime et la confrontation avec les masses. Elle a opté pour la négociation avec toutes les parties et donc pourrait rester le pilier de l’État tout entier, et de tout gouvernement de transition. Ceci est l’autre aspect de la différenciation avec la plupart des pays du Levant et du Golfe (et aussi de l’Algérie), où la direction des armées et des forces de sécurité stratégique appartient à la même secte, tribu ou famille que celle des présidents. »
Des questions pour les semaines à venir
Compte tenu de la portée historique et de l’ampleur des derniers événements sur les scènes égyptienne et tunisienne, comment peut-on envisager l’avenir et les prochaines étapes qui pourraient poindre à l’horizon dans les prochaines semaines. Lucide et réaliste, Ziad Majed soulève sur ce plan une série de questions, plutôt que de se lancer dans des supputations : « Serons-nous témoins de moments de transition démocratique, de l’émergence d’autorités élues en fonction de nouvelles lois électorales, de la séparation des pouvoirs et du respect de la Constitution et de la primauté du droit, ou sommes-nous face à une phase de transition lente et compliquée, avec d’éventuelles modifications du rapport de force, laissant l’armée (dans le cas de l’Égypte) ou l’ancienne élite politique (dans le cas de la Tunisie) jouer le rôle central ? Quel est le rôle futur des Frères musulmans dans ces deux États, en particulier en Égypte, et qu’est-ce que ces changements profonds exprimeront-ils si la confrérie monte en puissance et provoque l’anxiété et la peur chez certains de leurs partenaires dans le soulèvement populaire et chez les autres acteurs en dehors du pays ? S’il y a progression des Frères musulmans, faut-il penser aux conséquences dans plusieurs autres régions et États, en particulier la bande de Gaza, la Jordanie et la Syrie ? Serons-nous face à des modèles inspirés de l’expérience turque, où une armée – laïque – partage le pouvoir avec les islamistes modérés tout en acceptant l’ouverture du jeu politique et l’acceptation de la diversité politique ? »
Et d’ajouter : « Qu’en est-il de la politique étrangère des deux gouvernements à venir, notamment en Égypte, pays stratégique et d’une importance exceptionnelle en ce qui concerne les frontières et les relations avec Israël. Quels seront les termes de son alliance avec les États-Unis et son rôle à la fois dans le monde arabe et le monde islamique ? Et enfin, serons-nous face à de nouvelles surprises dans la région, ou bien les régimes en place tentent-ils de contenir la colère avant son explosion en proposant des réformes – populaires – et des mesures concrètes. Le roi de Jordanie a ainsi limogé son gouvernement et a nommé un nouveau Premier ministre avec un programme de réformes ; le président de l’Algérie a promis de mettre fin à l’état d’urgence dans son pays ; le président du Yémen a déclaré qu’il ne serait pas candidat aux élections de 2013, et enfin le président de la Syrie a déclaré que son régime – le plus répressif du monde arabe – allait bientôt entamer des réformes dites progressives ? »
Et Ziad Majed de conclure : « Il ne fait aucun doute que les semaines à venir seront pleines de changements et de transformations. Plusieurs réponses commenceront à se profiler, apportant avec elles de nouvelles questions. Néanmoins, nous pouvons dire aujourd’hui que même si les processus politiques seront très compliqués, et parfois décevants, quelque chose a changé dans plusieurs pays de la région : la peur a changé de camp, et cela est probablement irréversible ! »
La position des pays occidentaux
Abordant le cas de la position adoptée par les États occidentaux, notamment, lors des soulèvements populaires en Égypte et en Tunisie, Ziad Majed souligne que « les puissances étrangères, en particulier les États-Unis dans les deux cas et la France dans le cas de la Tunisie, sont devenues secondaires pour ce qui a trait à leur influence et ont eu une attitude confuse au niveau de leur politique, du fait qu’elles ont été incapables de s’en tenir à une logique consistante et cohérente ». « Cela ne signifie pas, toutefois, que les puissances étrangères n’ont pas d’influence, surtout à moyen et long terme, précise-t-il. Les capacités économiques et politiques des acteurs étrangers ont un impact profond. Mais tous semblent incapables, à un moment de sursaut populaire, de comprendre ce qui se passe et d’évaluer ses dimensions. Une déclaration durant ces moments-là est détachée de la réalité que la rue, libérée de toute terreur, exprime. »
L’impact des outils de communication
L’un des éléments nouveaux qui caractérisent désormais les soulèvements populaires est sans conteste l’impact des outils modernes de communication. Ziad Majed souligne à ce propos : « Les effets politiques de l’ère de la communication et des outils de la mondialisation technologique jouent un rôle essentiel dans le moment que nous vivons. Les satellites diffusent des images en direct, des sites Web et des blogs publient des informations, les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter ou YouTube sont devenus des outils efficaces pour la mobilisation. Les téléphones mobiles avec des caméras et des SMS ont été transformés en armes de la plus haute importance ; il est difficile d’en contrôler ou d’en arrêter les porteurs. La transmission instantanée engendre la sympathie immédiate lors des événements, sans aucun effet retard, comme cela se produisait par le passé. Les gens de tous les coins du monde sont touchés par ce qu’ils voient, simultanément, sans qu’il soit nécessaire d’initier une expression coordonnée de solidarité et de sympathie. Plus important encore, la communication assure la diffusion et la transmission des sentiments, crée un effet de contagion et inspire ou motive la rébellion dans les pays et sociétés souffrant du même mal. »
Source: L’Orient Le Jour


