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Marécages

9 janvier 2011 Poster un commentaire

08/01/2011, Par Ziyad Makhoul

Première semaine de 2011. En dents de scie.

Impressionnante est la faculté de ce pays, toutes composantes confondues, à dynamiter dans ses moindres recoins le concept d’évolution. L’avortement est quasi immédiat, spontané : si par le plus pur des hasards un changement, miraculeusement, pointait le bout de son nez, qu’il commençait à balbutier, qu’un peuple se surprenait, tout frémissant, à espérer, hop, on l’explosait dans l’œuf. Ou bien implosait-il, faute de (bonnes) volontés. L’histoire a beau être ce bon vieil éternel recommencement, au Liban, elle finit par ne ressembler qu’à une miteuse peau de chagrin.

La nouvelle année commence exactement comme la précédente s’était terminée. Pire encore, parce qu’en ce pays, on ne stagne même plus – si seulement : janvier 2011 ressemble déjà furieusement à janvier 2008. Les tentes qui, il y a trois ans, pullulaient et polluaient ce all man’s land absolument sacré qu’est le centre de la Cité, ces tentes sont revenues ; elles sont bel et bien là, solidement amarrées, et si elles ne sont pas encore visibles, elles sont extrêmement efficaces : le Conseil des ministres est au chômage technique, le Parlement ne s’est pas réuni en séance plénière depuis des lustres (les promesses gasconnes de Nabih Berry valant ce qu’elles valent…) et le chef de l’État n’arrive même pas à exercer une de ses rares réelles prérogatives, à savoir imposer un nouveau round de la table de dialogue, aussi folklorique et oiseuse soit-elle.

À l’ombre de ces tentes virtuelles jusqu’à nouvel ordre (iranien), un néo-Doha, tout aussi métaphorique, se cuisine depuis des semaines pour prévenir et empêcher (c’est ce qui se dit officiellement…) la réédition de mai 2008 que provoquerait la publication de l’acte d’accusation du Tribunal spécial pour le Liban – laquelle publication, il faut le dire, devient aussi attendue qu’une interview en mondovision de l’époque d’une Greta Garbo percluse de caprices.

Les fourneaux ont beau être syro-saoudiens et non plus qataris cette fois, Saad Hariri a beau multiplier ses sauts de puce à New York au chevet du convalescent Abdallah d’Arabie, Washington a beau agiter en même temps, avec une étonnante dextérité, carottes et bâtons à l’adresse de Damas et de Téhéran qui boudent, menacent puis minaudent comme les plus consommées des bimbos, le fait est là : c’est sans aucun doute un Doha II. On ne stagnait plus pour mieux reculer certes, sauf que désormais, c’est littéralement que l’on s’embourbe – et pas n’importe où : dans les cloaques pas si lointains de l’Anschluss syrien, lorsqu’aucune solution libano-libanaise n’était souhaitée, tolérée ou admise.

Et à l’exception de quelques voix qui continuent de s’époumoner dans un désert d’indifférence, cet état de fait ne dérange pas grand monde. Le problème est d’ailleurs bien plus retors que cela : ceux qui appellent infatigablement leurs compatriotes à se transcender pour accoucher d’un règlement 100 % local et s’éviter ainsi les écarlates stigmates d’un piteux (et énième) assistanat savent pourtant que ce serait là une gigantesque naïveté : depuis quand les Libanais ont-ils réussi seuls et armés, tous, de cette évidence que cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine semble avoir emmenée avec lui : que leur pays est une patrie définitive, depuis quand ont-ils réussi à s’autogérer, à tous les niveaux ?

Très étrangement, s’ils l’avaient voulu, ces Libanais auraient pu profiter de l’hyperonusien TSL pour commencer cette longue œuvre au blanc ; profiter de l’affaire du siècle, l’assassinat de Rafic Hariri, pour apprendre à organiser ensemble leur être-au-monde, avec toutes leurs différences et leurs rares et petits dénominateurs communs, et sans ingérences extérieures, quelles que soient leur nature ou leur forme. Cela aurait été certainement plus aisé si la victime de l’attentat du 14 février 2005 n’avait pas été sunnite et si les suspects présumés toujours virtuels n’avaient pas appartenu à une formation chiito-chiite, et pourtant, rien ne garantit que dans ce cas-là, les Libanais auraient voulu amorcer la plus nécessaire de ces (r)évolutions qu’on leur interdit ou qu’ils s’interdisent : l’autogestion….

L’année 2010 s’était pourtant achevée sur une belle initiative, concoctée par Samir Frangié et le 14 Mars et d’inspiration sud-africaine post-apartheid : le Rassemblement pour la justice et la réconciliation – une espèce de Liban arc-en-ciel à l’image de ce que Nelson Mandela et Desmond Tutu avaient voulu pour leur patrie qui s’était férocement déchiquetée et que l’on avait espéré dans ces mêmes colonnes depuis avril 2005…

Cette initiative aurait été le terreau idéal : rien n’est plus urgent, aujourd’hui, que ces deux concepts, justice et réconciliation, seuls à même d’assurer au Liban sa stabilité plus que bancale et de catalyser la construction de son avenir. Rien. Sauf qu’avant cela, il s’agit pour le Hezbollah non seulement d’accepter que justice se fasse, mais de se réconcilier d’abord avec lui-même. De cesser donc d’écouter le CPL et son chef.

Une résolution, aussi utopique soit-elle, que l’année 2011 et la quasi-totalité de la communauté chiite accueilleraient sûrement avec plaisir et soulagement.

Source: L’Orient Le Jour

L’(Ass)ange

6 novembre 2010 Poster un commentaire

06/11/2010 – Par Ziyad Makhoul

Quarante-troisième semaine de 2010.

Dans l’épelé même de son nom, il y a quelque chose d’un séraphin déchu : Julian Assange. Une espèce de Sisyphe du IIIème millénaire noyé dans un lost highway de rédemption et qui décide de se transformer en Batman et pour vivre (et hacker) longtemps, vivre caché – quelque part au coin d’un lac genevois. Mark Elliot Zuckerberg a créé Facebook, Julian Paul Assange a craché WikiLeaks aux rétines et aux tympans de la planète en général et des Etats-Unis (de Bush Jr.) en particulier.

De l’intégralité du procès du pédophile belge Marc Dutroux aux 391 832 documents secrets sur la guerre d’Irak en passant par l’histoire sur un blanchiment d’argent aux îles Cayman impliquant la banque suisse Julius Bär, les infos livrées par des dissidents iraniens ou chinois et les 91 000 war logs sur l’interminable conflit d’Afghanistan, Julian Assange a fondé une nouvelle grammaire journalistique. Il a donc induit une nouvelle déontologie. Le journalisme badass érigé en conscience collective et au service d’une hyperjustice presqu’immanente parce qu’immédiatement accessible à tous : Assange donne à chacun l’occasion, fût-ce virtuellement, de s’habiller en procureur général.

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Nucléarisation

30 octobre 2010 Poster un commentaire

30/10/2010 – Par Ziyad Makhoul

Quarante-deuxième semaine de 2010.

Le pire, ce sont les brillants cadors aounistes. Ceux-là, aucun état d’âme ne les secoue plus lorsqu’ils plongent tête la première dans le plus aveugle des suivismes et les plus crétines des surenchères. Tout y est, d’un Fady Abboud, ministre du… Tourisme, qui espère que ne soit pas imposé à la résistance un nouveau 7 mai (c’est le comble des combles) à un Nagi Gharios qui s’étonne, tout député soit-il, du viol de l’immunité du gynécée de la banlieue sud (on aura tout entendu), en passant, naturellement, par un Nabil Nicolas toujours aussi churchillien et qui croit bon de juger qu’il est du droit de Hassan Nasrallah de demander aux Libanais de ne pas coopérer avec la justice internationale, son tribunal et ses enquêteurs… Et puis Michel Aoun. Le chef du CPL ne fait plus de politique. Il a décidé désormais de se consacrer exclusivement à une seule activité : déréaliser. Chimiquement.

Le pire est là. Parce que finalement, le processus hier fascisant et aujourd’hui fasciste qu’a initié le Hezbollah cinq ans après l’explosion du 14 février et qu’il a fait passer depuis l’incident d’Ouzaï à une vitesse supérieurement criminelle n’a rien d’étonnant. Cela est même de bonne guerre : le parti de Dieu est persuadé à tort ou à raison qu’il figurera en bonne place dans l’acte d’accusation à venir du TSL. Les Libanais auraient pu comprendre cette paranoïa, la partager, envelopper le Hezb dans le placenta-bunker inexpugnable d’une unité nationale enfin retrouvée, attendre avec lui le texte biblicocoranique de Daniel Bellemare et, au cas où un ou plusieurs membres du parti s’avéraient coupable, aider le Hezb à s’autopurger.

Ils auraient pu. Ils ne le pourront jamais ni ne le voudront, tellement la détermination de la formation de Hassan Nasrallah à en finir avec la formule libanaise actuelle et à dynamiter le peu qui reste de l’Etat libanais est goulue. Tellement elle semble irréversible.

Encore une fois, ce n’est pas tant la communauté internationale qui espère utiliser le TSL et son acte d’accusation pour essayer de décrédibiliser le Hezbollah et le jeter au pied du mur que ce même Hezbollah qui a compris qu’il pouvait avant tout le monde profiter de l’attentat du Saint Georges et ses conséquences pour chambouler radicalement la donne non seulement libanaise, mais aussi régionale.

Douter jusqu’à la lie de l’acte d’accusation est une chose. Clamer sa totale innocence en se montrant totalement effrayé par le moindre indice est une chose. Se cacher derrière les femmes et les hommes travestis en femmes comme en 2006 les canons à missiles derrière les écoles et les mosquées et les maisons est une chose. Mentir comme un arracheur de dents en prétendant que le bureau beyrouthin du TSL n’a pas prévenu de la visite des enquêtrices à la clinique est une chose. Jouer aux gardiens de la vertu, de toutes les vertus offensées et s’insurger aussi droit qu’une autruche qui a avalé un balai par erreur contre l’immoralité d’une justice décidée à ne pas se laisser intimider est une chose. Imposer une ségrégation très chemises brunes (ou tchadors bruns) entre les Libanais, une espèce d’apartheid relooké qui veut ligoter à tous les bûchers l’ensemble de ceux qui exigent vérité et justice est une chose. Terrifier Walid Joumblatt au point de lui faire perdre toute échelle de valeurs et l’obliger à passer pour le dernier des imbéciles est une chose. Menacer de pires discordes, de mille autres 7 mai, d’une fitna infinie est une chose.

Vouloir pousser la sinistre logique du clonage non plus sur l’autocratie syrienne mais sur la wilayet el-faqih iranienne jusqu’à son climax, c’est-à-dire commencer à tout faire pour transformer le Liban en paria de la communauté internationale en est une toute autre. Ce n’est plus un simple appel à la désobéissance civile, une invasion du centre-ville, un camping sauvage devant le Sérail dont il s’agit là, mais d’un suicide pur et simple. Après avoir demandé aux villageois du sud de lapider la 1701 en s’en prenant aux soldats de la Finul, Hassan Nasrallah exige cette fois de tous les Libanais, dans un réflexe référendaire cannibale et absolument perdu d’avance, d’assassiner la 1757 en boycottant le TSL et en refusant de collaborer avec les enquêteurs onusiens. Dans un seul but : faire du Liban le deuxième Iran mais en pire (il n’y aura pas, là, d’Agence internationale de l’énergie atomique qui viendra contrôler quoi que ce soit) et, idéalement, obliger les Nations unis à voter une résolution 1929bis, petite sœur de celle qui avait, le 9 juin dernier, enjoint aux pays de la planète d’imposer des sanctions contre Téhéran. A ce moment-là, le Hezbollah aura gagné – et les lieutenants du CPL n’auront plus que leurs yeux pour pleurer.

Et ce constat en date du 17 septembre 1948 de Georges Naccache, ces mots qu’il a chuchotés à l’oreille de son Liban : Tu es ce pays où jamais depuis 25 ans les deux horloges officielles n’ont encore réussi à marquer la même heure.

Plus que jamais aujourd’hui.

Le velours des masques

2 octobre 2010 Poster un commentaire

02/10/2010 – Par Ziyad Makhoul

Comme chaque jour ou presque, un lion, petit roitelet borgne en cette forêt de quasi-aveugles, poursuit une gazelle pour en faire son dîner. Il court, infatigable, sûr de sa suprématie, fort de ces armes (crocs, griffes, biceps…) que la petite biche n’a pas, arrogant, prétentieux, petit tyranneau de bas-étage ; il sait que la gazelle va finir par s’écrouler. Effectivement épuisée, la gazelle s’arrête net, se retourne vers le lion, bat des cils, le toise, très Lolita, et lui parle : Dis-moi chéri, toute ta vie, toi, ne se résume qu’à bouffer, bouffer et encore bouffer ? Et si tu essayais de me faire l’amour plutôt ?

S.N.

 

Trente-neuvième semaine de 2010.

Le problème n’est plus désormais la légendaire et délétère arrogance du Hezbollah. Aujourd’hui, on dirait que le Hezb, même s’il essaie fébrilement de préserver les apparences, a perdu la quasi-totalité de ce qui faisait hier son incroyable force : sa rigueur métallique, sa logique, sa scientificité, sa conviction. On dirait que le Hezb ne défend plus une cause, mais ce qu’il considère être sa survie. En gigotant, en tressautant, en se noyant dans d’interminables logorrhées, en se cognant aux murs, en enfilant, chose qu’il n’avait jamais faite avant, les suppositions, les éventualités et les aberrations ; bref, en n’arrivant plus à cacher ses fissures, ses brèches, ses failles, de plus en plus visibles. Cela ne le rend aucunement moins dangereux, c’est le moins que l’on puisse dire, mais juste plus imprévisible, peut-être un tantinet plus suicidaire…

Première anomalie : le Hezb est persuadé que d’Islamabad à Rabat en passant par Damas et Doha, Ankara et Koweit, on veut le rayer au mieux de l’équation, au pire de la carte. Le plus pathétique ? La satisfaction qu’il affiche lorsque l’on innocente la Syrie…

Deuxième anomalie : agissant exactement comme s’il était dans les petits secrets/papiers de Daniel Bellemare, le Hezb est convaincu que l’acte d’accusation du Tribunal spécial pour le Liban va immanquablement incriminer un ou plusieurs de ses membres.

Troisième anomalie : le Hezb menace des pires conséquences, évoque ces sept plaies d’Egypte qui s’abattraient sur le Liban en quelques secondes si ce fameux acte d’accusation le mettait à l’index, faisant croire aux Libanais et au monde qu’il est possible qu’un autre parti allume les feux extrêmement mal éteints de la guerre civile.

Quatrième anomalie : cinq ans plus tard et à la veille de la publication de ce texte-phare de la carrière de Daniel Bellemare, le Hezb s’est souvenu de ces faux témoins que tout le monde, à commencer par la Syrie et ses hommes-lige au Liban, avait essayé d’occulter – d’où l’insensée grande scène de l’acte IV signée Jamil Sayyed, qui n’en demandait pas tant, qu’une telle aubaine a laissé d’abord pantois et qui s’est ensuite totalement lâché, lui qui avait refusé, à sa sortie de prison, le moindre rapprochement avec ses coreligionnaires du parti de Dieu.

Cinquième anomalie : le Hezb fait de la contribution financière libanaise au TSL son cheval de bataille, expliquant entre les lignes qu’il serait prêt à dynamiter Doha avec, au passage, tous les S-S et toutes les effusions sentimentales entre Abdallah d’Arabie saoudite et Bachar de Syrie possibles et imaginables, sans oublier, bien sûr, le gouvernement d’union nationale si celui-ci acceptait de verser fût-ce dix livres à ce tribunal.

Sixième anomalie : ces indices et autres preuves un peu trop rachitiques que le Hezb a transmis à Daniel Bellemare via Saïd Mirza en exigeant qu’ils soient pris en compte mais qui n’existent étrangement et soudainement plus lorsque le procureur du TSL en demande davantage.

Septième anomalie : jouant aux absolues jouvencelles, aux gourgandines furieusement naïves, le Hezb, par la voix d’un Naïm Kassem inhabituellement mais très suavement low profile au cours de sa toute récente intervention télévisée, conseille à Saad Hariri rien moins que de corrompre la justice internationale et de faire en sorte que la formation chiite ne soit pas mentionnée dans l’acte d’accusation. Ubu roi lui-même n’y aurait pas pensé.

En réalité, le drame est que le Hezbollah est finalement d’une lucidité extrême : qui ne savait pas qu’en 2005, rien, absolument rien, même pas le lancement d’un feu d’artifice, ne pouvait se faire dans n’importe quelle région du Liban sans que la Syrie, le Hezb, l’Iran et Israël ne soient sinon impliqués, du moins très minutieusement au courant – que serait-ce alors de mille kilogrammes de TNT destinés à réduire Rafic Hariri en cendres… Parce que, sérieusement, qu’est-ce qui empêche le Hezbollah de jouer totalement le jeu ? A supposer que quelques uns de ses membres soient accusés, qu’est-ce qui l’empêche de traiter tout cela princièrement, avec l’assurance d’un lion, comme il le fait avec les traîtres et les espions pro-israéliens issus de ses rangs ou de ses ouailles ? Qu’est-ce qui l’empêche, tout aussi princièrement, d’attendre, le cas échéant, la réaction du 14 Mars en général et du Courant du futur en particulier, et d’agir en conséquence ? Qu’est-ce qui l’empêche, princièrement, d’en profiter pour faire une autopurge, maintenant que Bourj Abi Haïdar a emporté Mohammad Fawwaz, un mea culpa qui, quoi qu’on dise, aurait une sacrée gueule et doperait de facto la crédibilité du parti, qui n’existe plus ? Qu’est-ce qui empêche le Hezbollah, utopie ultime, de regarder les Libanais en général et les sunnites en particulier dans les yeux et de leur dire : OK, les monstres grandissent absolument partout, cette histoire nous a permis de nous débarrasser des nôtres, prenez-en bonne note et sachez faire pareil au cas où et prouvons à tous que rien ne peut altérer le tissu libanais.

Qu’est-ce qui l’empêche ? Une chose, une seule. Qu’en réalité, ce soit le Hezb qui utilise le TSL pour dynamiter les risibles restes de l’Etat libanais et s’emparer une fois pour toutes du pouvoir – pas l’inverse, pas le fait que ce soient les autres qui veulent profiter du TSL pour en finir avec le Hezb.

Le Hezb n’a (plus) rien à perdre avec l’acte d’accusation : tout ce qu’il lui restait s’est envolé en fumée un certain 7 mai 2008.

Hariri, Nasrallah, Hanoi et Hong-Kong…

26 juillet 2010 Poster un commentaire

Par Ziyad Makhoul

Veut-on transformer le Liban en un nouvel Hanoi ou en faire un Hong-Kong encore plus florissant ?
Qu’il le veuille ou non, qu’il le fasse exprès ou pas et aussi prompt à se tromper dans les réponses soit-il parfois, Walid Joumblatt pose (très) souvent la bonne question. Et plus que jamais en cet été caniculaire de 2010, l’alternative Hanoi/Hong-Kong se retrouve au cœur de la dynamique politique libanaise, duelle, nécessairement duelle depuis ce 14 février 2005, séisme des séismes.
Sans aucun manichéisme et loin, très loin, de vouloir opposer deux communautés, ces deux façons de voir et de (dé)faire le Liban sont aujourd’hui défendues à cor et à cri (pour l’instant encore à fleurets mouchetés) par deux porte-étendards qui, chacun à sa manière, ne sont pas prêts d’oublier un certain 7 mai 2008 : d’un côté, un Premier ministre en exercice et patron incontesté du Courant du futur, de l’autre, le chef du seul parti toujours surarmé au Liban, le Hezbollah, détenteur des décisions ultrasouverainistes de guerre ou de paix avec Israël.
D’un côté, l’État. De l’autre, la milice. Et cette semaine qui débute portera nécessairement en elle les shrapnels de leurs toutes dernières prises de position, aussi radicalement opposées que faire se peut – des polémiques médiatisées qui inquiètent tout le monde, notamment la Turquie qui aurait proposé aux grandes capitales un report de l’acte d’accusation jusqu’à la toute fin de l’année, et la Ligue arabe, par le truchement de son très diplomate secrétaire général…
Nous n’avons que faire du Tribunal (spécial pour le Liban), nous n’avons qu’à nous débrouiller entre nous, Libanais…
Côté jardin, il y a Hassan Nasrallah. Au cours de sa troisième intervention en moins de dix jours, celui-ci s’est arc-bouté sur sa toute dernière (et toute divine) mission : décrédibiliser au maximum le TSL, aussi folklorique que soit son argumentation. Hier, il a ainsi continué d’israéliser, voire de sioniser l’instance judiciaire internationale, exigeant, après avoir anticipé son acte d’accusation censé être publié entre septembre et décembre, la création d’une commission ad hoc libano-libanaise qui se penchera sur le cas des « faux témoins » qui avaient « détourné » l’enquête avant l’arrivée de Daniel Bellemare. Petit codicille : le patron du parti de Dieu se charge, dans la foulée, de donner à cette commission dont le très sunnite Sélim Hoss a eu l’idée, son cahier des charges et sa feuille de route.
Pour justifier cela, Hassan Nasrallah place au-dessus de tout la dignité et l’intégrité de la résistance, donc du Hezbollah, annonçant qu’un complot international se joue contre elle, et donc, accessoirement, contre le Liban. Il explique que tout ce qu’il entreprend et toutes ses prises de position ne sont mus que par la défense des intérêts de la résistance (et donc, parce qu’ils doivent être confondus, du Liban), justifiant ainsi toute action qu’il mènerait dans le futur, aussi létale soit-elle pour le pays.
Le Courant du futur (CdF) a été aux premiers rangs du 14 Mars, et a pris sa place dans un mouvement politique national dont l’objectif principal est de restituer le rôle de l’État et de ses institutions dans la gestion de la société libanaise afin de consolider les concepts de liberté, de souveraineté et d’égalité entre les citoyens.
Côté cour, il y a donc Saad Hariri. Et c’est avec ce rappel qu’il a placé au cœur de son discours lors du premier congrès fondateur du CdF que le Premier ministre a officialisé son parti transcommunautaire, s’inscrivant ainsi dans la modération, la modernité et le progrès ; se plaçant au milieu de la famille des fils des institutions et de l’État, au service duquel, tant bien que mal, il s’est mis depuis qu’il a hérité de la abaya de son père puis du fauteuil au Sérail de Fouad Siniora.
Et c’est en commis de l’État qu’il recevra cette semaine (le 30 juillet), aux côtés du président Sleiman, le roi saoudien Abdallah (à déjeuner, pour relancer une énième et probablement dernière fois l’initiative de paix arabe) puis l’émir du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa (à dîner, pour tenter de renforcer l’accord de Doha) sans que, naturellement, les deux frères pas très amis du Golfe ne se rencontrent. Cela sans compter le déplacement déjà surmédiatisé d’un Bachar el-Assad qui viendra montrer que l’évolution des relations libano-syriennes lui tient réellement à cœur.
Des visites qui pèseront sans aucun doute sur le combat que se livrent les deux logiques, État vs milice, mais qui ne résoudront pas grand-chose tant que le Hezbollah restera convaincu que le TSL se moque bien de la vérité et de la justice, et qu’il n’en a que contre lui ; tant que le Hezbollah restera persuadé que Daniel Bellemare et l’ensemble de la cour ne sont que des mercenaires payés directement par Benjamin Netanyahu.
Une semaine de transition qui s’annonce donc, en attendant la nouvelle apparition télévisée (le 2 août) de celui qui veut à tout prix faire croire que les terres brûlées, parfois, donnent plus de blé que les meilleurs avrils (et que les millions de touristes et autres investisseurs attendus cette année au Liban).

L’effet Placebo (sur l’intelligence de certains Libanais)…

Par Ziyad Makhoul

Le ridicule est ce qu’il est : il ne tue plus. Il faut donc s’adapter. Essayer la pédagogie, on ne sait jamais ; la patience, le sourire, tant que le degré zéro d’intelligence n’a pas encore été atteint, comme pour Gad Elmaleh. Comme, surtout, pour Anne Frank.

Un journal libanais s’est posé une question sinon vicieuse, du moins oiseuse : faut-il ou ne faut-il pas prohiber le concert de Placebo à Beyrouth demain mercredi sous prétexte que le groupe britannique s’est produit il y a quelques jours à peine, dans le cadre de sa tournée 2010, à Tel-Aviv, et qu’il est impératif de boycotter Israël après le massacre qu’il a commis contre la flottille de la liberté la semaine dernière ?

Un groupe a été créé sur Facebook appelant également au boycottage du concert de Brian Molko et de ses copains, incitant les gens à ne pas y aller et à se faire rembourser illico. Pire : un allumé, néanmoins avocat de son état et fils d’un ancien député, a multiplié les attaques au vitriol contre le producteur du show, Jihad Murr, assurant que « la MTV n’aurait pas dû rouvrir, que c’est un nid prosioniste. On doit prendre notre revanche contre la MTV », écrit ce brillant cerveau, conseillant lui aussi aux amateurs de rock de « ne pas aller au concert », prédisant même que « les sionistes vont y placer une bombe ».

Enfin, cerise sur le gâteau de la bêtise et de la confusion de tous les genres, les autoproclamés The Lebanese Campaign to Boycott Zionism, les fans déçus de Placebo, ainsi que Haraket el-Shaab – youth and students ont décidé de tenir aujourd’hui une conférence de presse dans un pub de Hamra pour hurler que non, ce n’est pas seulement de la musique, et qu’il n’est pas normal d’interagir avec l’apartheid et l’occupation.

Il ne s’agit plus là, devant autant d’aveuglement, de défense de la liberté d’expression, de l’art, de la culture, de l’humanisme. Il est juste désormais question de bon sens. Le discours de ces activistes pour l’instant plus bêtes que méchants et qui ont décidé, encore une fois, d’être infiniment plus royalistes que tous les rois (sur les 7 000 spectateurs du concert de Placebo à Tel-Aviv, il y avait certainement des dizaines et des dizaines de Palestiniens et de juifs arabes qui ont pu profiter de cette bouffée d’oxygène et de normalité), ce discours-là n’est pas seulement primaire, faux et réducteur : il est fascisant.

Placebo est un groupe de rock britannique qui a autant d’atomes crochus avec la politique, l’État hébreu, le gouvernement israélien et surtout le sionisme que des talibans avec Maria Callas ou la filmographie de Marlene Dietrich. Qu’Elvis Costello ou les Klaxons aient décidé d’annuler leur escale en Israël les honore peut-être, mais n’engage qu’eux. Les Placebo ont joué pour les habitants d’Israël : ni pour le gouvernement Netanyahu ni pour le lobby sioniste. Et confondre les Israéliens avec leur gouvernement ou avec le sionisme, c’est confondre les Syriens avec le régime des Assad et toutes les exactions commises au Liban pendant trois décennies : une grossière, une stupide erreur.

Un conseil : au lieu de s’exciter pour un rien, il serait nettement plus judicieux d’aller se faire plaisir. Bruise Pristine, Nancy Boy, Without You I’m Nothing, Taste In Men, Black Eyed, This Picture, Infra-Red ou Julian ne feront pas qu’adoucir des mœurs, ils rendront certainement plus lucides. Le gouvernement israélien a fait montre une énième fois de sa gigantesque barbarie la semaine dernière, Placebo n’y est pour rien et, surtout, Placebo ne cautionne rien.

Ça (re)commence aujourd’hui…

4 janvier 2010 Poster un commentaire

Par Ziyad Makhoul

Les meilleures choses ont obligatoirement une fin : les dizaines de milliers de touristes sont pratiquement tous rentrés chez eux, Michel Sleiman est revenu de France et Saad Hariri d’Arabie saoudite, et ça (re)commence aujourd’hui – ça étant la somme inouïe de problèmes qui attend et les Libanais et leurs responsables agglutinés dans ce fameux gouvernement d’union nationale.

Demain mardi, Saad Hariri présidera ainsi le premier Conseil des ministres de la nouvelle décennie, le deuxième après le vote de confiance. Et ces retrouvailles s’annoncent ardues, puisqu’au cœur des débats, en marge de l’ordre du jour, figure un dossier à tiroirs des plus épineux : la sécurité.

Beaucoup d’interrogations fuseront donc au Sérail demain : à propos de l’attentat anti-Hamas dans la banlieue sud la semaine dernière et tout le charivari qu’il a provoqué et à propos du grave incident survenu avant-hier samedi dans le camp palestinien de Aïn el-Héloué.

Dans les deux cas, et avec en toile de fond la polémique entre les Kataëb et le camp du 8 Mars à propos du recours en invalidation qu’entend présenter le parti phalangiste contre la clause 6 de la déclaration ministérielle, on questionnera fortement, et sans doute avec virulence, la pérennité de ces mini-États bunkers, libanais soient-ils ou palestiniens et, par extension, le rôle de l’État, de ses institutions sécuritaires et de ce concept de plus en plus volatil de souveraineté étatique sur l’ensemble du territoire libanais.

En gros, il semble déjà bel et bien révolu le temps du guimauve et du sirupeux entre les Trente au lendemain de l’annonce de la formation du premier cabinet Hariri que d’aucuns qualifient volontiers de véritable tour de Babel, très riche, certes, de toutes ces différences qui font le Liban mais absolument cacophonique et où la solidarité reste une chimère… Place désormais aux blizzards, aux tempêtes, aux gels et aux éclairs de l’hiver, le sécuritaire n’étant pas le seul problème, et de loin…

À moins que les réconciliations qui entament 2010 au sein de la communauté druze ne contaminent (positivement) tout le monde et tout le reste. Wi’am Wahhab, à qui revient, il faut le rappeler, la portion extrêmement congrue de la popularité druzo-druze, recevait hier comme un grand archiduc Walid Joumblatt, et s’exprimait même en son nom (et en celui des Syriens). Un Walid Joumblatt toujours en pleine opération de recentrage, entre mea culpa proches de l’autoflagellation et assurances d’un soutien très ferme à Saad Hariri, et qui avait évoqué, au cours du week-end écoulé, la formation d’un grand front, qu’il présente lui-même comme un supercentre sous la houlette de Michel Sleiman, mais que son hôte a qualifié hier, avec un sourire repu, de (nouvelle) majorité.

Il n’y a rien à dire : cette nouvelle année commence drôlement. Et drôlement vite.

Riyad-Damas : la réponse du berger à la bergère

17 décembre 2009 Poster un commentaire

Par Ziyad Makhoul

Et c’est reparti. Vite, bien vite ; c’est sans doute une deuxième nature pour la Syrie (cornaquée par l’Iran) et l’Arabie saoudite (et avec elle les puissances occidentales) que d’utiliser la scène libanaise comme ring parfait pour leurs bras de fer.Tout allait bien dans le meilleur des mondes il y a quelques semaines. Le roi Abdallah d’Arabie effectuait une visite tonitruante à Damas, Bachar el-Assad se voyait déjà invité dans le bureau Ovale, Michel Aoun mettait des litres d’eau dans son verre à liqueur de vin, le gouvernement naissait et Saad Hariri commençait sérieusement à comprendre qu’il allait tôt ou tard prendre le chemin de la capitale syrienne. Parallèlement, on commençait à s’inquiéter un tantinet à Téhéran, alors que la communauté internationale se surprenait à penser qu’effectivement, la Syrie pourrait quitter l’orbite iranienne et passer, beaucoup plus naturellement, dans le giron arabe.

Tout allait vraiment bien jusqu’à l’irruption, la semaine dernière, d’une bien risible pantalonnade juridico-politique : en pleins préparatifs de la visite du Premier ministre et sur une demande d’un Jamil Sayyed à court de tout, une juge syrienne a lancé une série de commissions rogatoires contre un grand nombre de personnalités libanaises, dont certaines constituent le cœur de la garde prétorienne de Saad Hariri. Ces commissions rogatoires qui seront, a-t-on appris de sources bien informées, catégoriquement rejetées pour vice de forme par le ministère de la Justice et qui ont fait couler ici et ailleurs des litres d’encre n’étaient dirigées, en réalité, que contre l’Arabie saoudite.

Il faut ajouter à cela deux faits assez significatifs, qui ont immédiatement suivi l’initiative judiciaire syrienne. Un : la visite à Damas il y a quelques jours (elle coïncidait d’ailleurs avec la célébration par Bachar el-Assad et Michel Aoun de leurs noces de coton) du ministre iranien de la Défense, qui a consacré l’essentiel de son emploi du temps à des entretiens avec des groupuscules palestiniens et des délégations d’Amal et du Hezbollah. Deux : la toute récente visite à Téhéran du chef politique du Hamas, Khaled Mechaal, censé se rendre plutôt à Riyad après que le roi Abdallah, au cours de sa visite à Damas, eut lancé l’idée de réunir chez lui les leaders égyptien, syrien et jordanien dans un double but très précis : réconcilier les deux premiers et récupérer le dossier palestinien ; c’est-à-dire soustraire le Hamas, aussi, de l’influence iranienne et arabiser totalement le dossier.

Tout cela ne s’est naturellement pas fait. Et la réponse du berger à la bergère n’a pas tardé ; elle s’est d’ailleurs manifestée sur le triple front saoudo-égypto-américain. Un : le ministre saoudien des Affaires étrangères, Saoud el-Fayçal, a lâché hier sa bombinette politique : « Le Liban ne sera pas souverain tant que le Hezbollah possède plus d’armes que la troupe. » Lire entre les lignes donnerait, aussi : tant que la frontière restera aussi poreuse qu’elle ne l’est actuellement – un état des lieux dressé exactement de la même façon, 48 heures plus tôt, par un Barack Obama qui n’a pourtant pas une fois évoqué le cas Hezbollah, ne voulant sans doute pas paraître donner le ton à ses alliés arabes. Deux : l’adjoint chargé du P-O de Hillary Clinton, Jeffrey Feltman, a gentiment expliqué que le problème des États-Unis avec le Hezbollah ne se limite pas uniquement au passé et « aux agressions perpétrées contre l’ambassade US à Beyrouth. Nous sommes intimement convaincus que les armes du Hezbollah qui échappent à l’autorité de l’État libanais constituent un danger pour le Liban et une violation des résolutions internationales ». Trois : le ministre égyptien des AE, Ahmad Aboul-Gheit, qui s’est entretenu avec Saad Hariri hier à Copenhague en marge du sommet, a clairement fait comprendre que Le Caire est « sur la même longueur d’ondes » que Riyad, que tous deux appréhendent clairement le dossier du nucléaire iranien, son évolution négative et, surtout, ses conséquences sur le Liban, notamment à travers le Hezbollah et ses armes.

On peut difficilement faire plus clair. En réalité, ce combat singulier sur le dos du Liban se joue d’abord et avant toute chose entre l’Arabie saoudite et l’Iran, engagés dans une infinitude de duels (vie politique libanaise, dossier palestinien, etc.), dont le dernier et pas des moindres en terres yéménites. Riyad pensait réellement pouvoir draguer Damas, l’éloigner de Téhéran et effectivement le ramener à la famille arabe, surtout en agitant la carotte américaine, mais Téhéran a répliqué et pour l’instant, Téhéran gagne.

Pourquoi ? Qu’est-ce que Damas, qui a ouvert le feu en premier en utilisant ces trop grossières commissions rogatoires, a demandé à Riyad et que Riyad n’a pas assuré ? Est-ce vraiment cette visite de Bachar el-Assad à Washington que Washington a refusée et qui a finalement échu à Michel Sleiman, avec tous les débordements anti-Baabda de la part du 8 Mars qui ont suivi ? Est-ce plus de sympathies européennes – la bienveillance de Nicolas Sarkozy seul ne semblant pas suffire au régime de Damas ?

Peu importe. Le résultat est le même : en se déchirant, en se guettant, en rongeant leurs freins respectifs et en faisant tout pour éviter les premiers remords/regrets, Riyad et Damas replongent Beyrouth dans ce qui lui va le moins : l’expectative. Et les questionnements. Et les doutes.

Saad Hariri a beau assurer, à partir de Copenhague, qu’il se rendra bientôt à Damas « si Dieu le veut » – Dieu étant dans ce cas bien précis le roi Abdallah, les rumeurs les plus folles sur une visite qui se ferait « samedi et lundi », même vite démenties, ont beau circuler, rien, désormais, n’est moins sûr. Surtout qu’on attend, en fin de mois, c’est-à-dire incessamment, la définition publique par l’Iran de sa position sur son nucléaire et, disent des sources bien informées avec beaucoup de conviction, « quelque chose » en provenance de La Haye, « quelque chose » à propos du Tribunal spécial.

Tout cela fait beaucoup.

Sous vos applaudissements…

31 octobre 2009 Poster un commentaire

31/10/2009

Par Ziyad Makhoul

Quarante-quatrième semaine de 2009.

Un cirque. Ce n’est plus qu’un cirque. Tellement miséreux et pouilleux et amateur et cheap et quart-mondiste ce cirque, qu’il en devient réellement fascinant. Fascinant, évidemment lassant, et drôle surtout, très drôle. Oubliant que leur intelligence est giflée presque heure après heure et que mille et une mauvaises surprises les attendent au tournant, à n’importe quel moment, les Libanais se sont installés aux balcons et, de ces premières loges, ils regardent, tout sourire, le(ur)s hommes (politiques) trébucher, tomber, essayer de se relever, se tirer dans les pieds, trébucher de nouveau, faire comme si personne, absolument personne ne les avait vus tomber, marionnettes pathétiques au cœur d’une tout aussi affligeante valse dont la partition, furieusement minable, s’écrit et se réécrit au quotidien par une douzaine, au moins, de mains. Un cirque. Et des pantins.

Un cirque. Et des artistes – par ordre alphabétique…

Michel Aoun ? Le chef du CPL est désormais l’hypercaricature de lui-même : un Néron de pacotille dont les seules réformes consistent en un népotisme effréné et quelques mono-obsessions mégalomaniaques et létales ; un nouveau Émile Lahoud bien plus nocif politiquement que son successeur à la tête de l’armée parce que beaucoup plus populaire que lui, une caution inestimable donc pour le projet irano-hezbollahi. Un bateleur dangereux.

Nabih Berry ? Le numéro deux de l’État n’est plus qu’un fantôme. Ou un ersatz : un ersatz de président de la Chambre et un ersatz de chef d’Amal ; prisonnier politique ad vitam aeternam de/dans sa propre communauté, son propre fief, son propre pays, il ne fait plus qu’attendre les objurgations d’outre-Masnaa en essayant de se consoler comme il peut : en se répétant chaque jour que c’est finalement lui, et uniquement lui, qui détient les clés de la seule institution à même d’insuffler un quelconque changement, aussi infime soit-il. Un ringard affligé certes, mais surtout affligeant.

Samir Geagea ? Le patron des FL promène ses visions et ses conceptions d’idéal(tr)iste de mirages en mirages et d’illusions en illusions, assurément pas conscient pour un sou qu’il est loin encore d’avoir les moyens de ses ambitions et que ses amis peuvent se montrer parfois bien plus retors que ses ennemis. Un wannabe prestidigitateur à qui l’on a confisqué et le chapeau et le lapin.

Saad Hariri ? Le premier Premier ministre désigné qui risque de garder cette couronne d’épines à perpétuité a fini par devenir ce que ses adversaires ont toujours voulu qu’il soit, aussi bonnes que restent ses intentions, aussi méritoires que restent sa patience et sa pugnacité : une mouche du coche qui sautille de rencontre en rencontre et de négociations en négociations sans se rendre compte une seule seconde qu’on se moque royalement de lui. Un cocu magnifique et ridicule.

Walid Joumblatt ? Le chef du PSP ne sait plus quelles mains serrer et quels dîners organiser pour incarner jusqu’au bout du bout ce point utopique où cohabiteraient gentiment le tout et son contraire, ce point qu’aucune géométrie (politique) dans l’espace n’a pourtant su dompter, l’intersection de toutes les improbabilités : le centre. À force de vouloir protéger et blinder une communauté, aussi géographiquement menacée soit-elle et aussi naturel et légitime que soit ce sacerdoce, on finit immanquablement par s’y confiner et s’y dissoudre. Un contorsionniste doué, certes, mais terrifié, donc foncièrement improductif.

Hassan Nasrallah ? Le secrétaire général du Hezbollah est à la fois l’omniscient et l’omnipotent chef d’un mini-État vampire et cancérigène, et le dindon d’une farce macabre qui le dépasse infiniment et qu’il continue de refuser de voir ; il sait pourtant qu’il est pratiquement le seul à pouvoir entraîner ce pays dans des abîmes fous, il oublie juste que si ce pays-là sombre et se noie, il n’aura peut-être même plus ses yeux pour pleurer alors qu’en Iran, la vie continuera comme si de rien n’était. Un apprenti sorcier suicidaire.

Michel Sleiman ? Le président de la (plus bouffonne des) République sait peut-être comment booster sa crédibilité sur la scène internationale, il le fait même parfois très bien, s’autorisant en contrepartie la plus inouïe, la plus stupéfiante et somme toute la plus scandaleuse apathie à l’intérieur de son pays, une apathie qu’il réussit à surmonter de temps en temps mais qui finit par s’avérer d’une stérilité confondante tellement chèvres et choux restent ultraprotégés : la frigidité politique triomphe. Un Monsieur Loyal totalement dépassé.

Et tous les autres, tout le reste, naturellement, à l’avenant.

Un cirque. Ce n’est plus qu’un cirque. Avec des Libanais spectateurs et très bon public de leur propre inertie, de leur propre stagnation. Un cirque. Une arène romaine. Et personne, bien sûr, pour lever le pouce. Ou le baisser.

L’ayatollahisation

29 juin 2009 Poster un commentaire

Par Ziyad Makhoul

Personne ne comprend ce qui a motivé le Hezbollah et son outil médiatique de propagande, qui ont prouvé ces derniers jours une nouvelle fois cette insensée et dangereuse maestria dans l’art d’intoxiquer puis de laver les cerveaux. Parce qu’un enfant de trois ans atteint de glaucome n’aurait pas été dupe de la photo où trônait, en uniforme de l’armée israélienne, un homme dont le seul point commun physique avec Gad Elmaleh, comme avec des centaines de milliers d’êtres humains aux quatre coins de la planète, reste les yeux bleus. Parce que, aussi, ni le Hezbollah ni al-Manar ne s’étaient insurgés en 2006 lorsque le même Gad Elmaleh était dûment programmé par le Festival de Byblos avant que tout ne soit annulé à cause de la guerre de juillet. Parce que, enfin, le comportement de plus en plus frénétiquement et fanatiquement milicien d’un parti ni au-dessus ni à côté des lois, mais contre elles, commence à devenir létal.

Personne ne comprend pourquoi le Hezbollah, au lendemain pourtant d’un tête-à-tête de quatre heures très positif entre Walid Joumblatt et Hassan Nasrallah, a décidé de s’en prendre à ce point et de cette façon au Festival de Beiteddine. À moins que non. À moins que le parti de Dieu n’ait pas voulu viser en particulier l’une des deux plus grandes manifestations culturelles de l’été, mais qu’il voyait grand, beaucoup plus grand. Extrêmement agacé par les résultats des législatives d’il y a trois semaines, un scrutin dont le résultat ne lui a pas permis, avec l’aide royale du courant de Michel Aoun, de commencer son opération de chirurgie plastique pro bono sur l’identité et le visage du Liban, le Hezbollah a compris qu’il devait s’y prendre autrement. Commencer modestement et puis garder le rythme, espérant atteindre son objectif par des chemins de traverse, des chemins plus longs, parce que plus discrets, des chemins moins radicaux qu’un déclenchement de guerre avec Israël, mais des chemins qui sentent mauvais. C’est-à-dire en souillant et en dynamitant aux yeux de la planète entière l’image d’un Liban qui revit, d’un Liban qui renoue avec une tradition séculaire de cœur battant du tourisme, de la culture, de l’art et de l’entertainment, un Liban-pont entre deux, cinq, mille rives, un Liban heureux, malgré tout, parce qu’amoureux fou de la vie.

L’ultracampagne lancée depuis une semaine par al-Manar est définitivement et éminemment politique.

Cette opération de maculation, même le très sérieux et pourtant très intelligent Nouvel Obs s’est laissé prendre, titrant son information sur l’annulation par l’artiste franco-marocain de ses spectacles à Beiteddine : Le Liban voit en Gad Elmaleh un soldat israélien. Là où le Hezbollah (et avec lui tous les silences, d’où qu’ils viennent et surtout de Rabieh, comme autant de cautions complices) devient scélérat, bien au-delà de ce terrorisme intellectuel qu’il a élevé au rang d’art de régner, bien au-delà de cet antisémitisme, ce racisme fous nés d’une confusion délétère et inadmissible entre judaïté et sionisme, bien au-delà de ce refus de l’autre surtout quand cet autre n’a jamais combattu pour Israël et qu’il est le premier à user et abuser de l’autodérision et de blagues sur ses coreligionnaires, c’est lorsque la formation de Hassan Nasrallah entame avec une férocité inégalée ce processus de régression et de ringardisation absolues du Liban. C’est lorsqu’il fait tout pour suggérer que ce pays ne sera jamais qu’un sale nid d’obscurantismes en tout genre, qu’un repaire pour grand Inquisiteurs en mal de sorcières et de feux de joie sur autant de bûchers, qu’un laboratoire grandeur nature de pensée unique et de lobotomisation (clockwork) orange, qu’un appendice de 10 452 km – pour l’agrandissement d’un ayatollahland où tous les grands frères de Moussavi doivent, eux aussi, être (for)matés.

Il est étonnant, stupéfiant même de voir que les grands cerveaux du Hezbollah, connus, et largement, pour leur intelligence affûtée, n’ont pas encore pris conscience de la force herculéenne d’une société civile libanaise décidément somptueuse. Bien sûr, les zélotes ont gagné cette bataille : craignant, le plus naturellement et le plus légitimement du monde, pour son intégrité physique, Gad Elmaleh ne viendra pas. Mais une chose est claire : un nouveau jihad culturel, une nouvelle fatwa de ce genre, initiés par le Hezbollah ou pas, ne passeront plus.
Il est désolant, enfin, à l’heure où le monde fait tout pour résorber un choc de civilisations à l’échelle planétaire, de voir le Hezbollah s’employer avec une patience infinie à créer, à la toute petite échelle intralibanaise, un mortifère choc des cultures. Plus que jamais, il y a l’urgence d’écouter et surtout d’entendre la voix des Libanais chiites convaincus par la nocuité des options du Hezbollah. Plus que jamais, il est urgent que ces voix se lèvent.

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